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Pour sa deuxième carte blanche, notre invitée de la semaine, Elisabeth Hering chargée de clientèle au laboratoire Picto, partage avec nous son entretien avec Giuliana Prucca, fondatrice des éditions Avarie. Inaugurée en 2012, cette maison d’édition propose un catalogue d’ouvrages réduit mais d’une grande qualité.

J’ai rencontré Giuliana pour la première fois en 2012 à Arles, lors de la semaine d’ouverture des Rencontres. Elle y présentait le livre ‘Position(s) – Antoine d’Agata’ – qu’elle venait de publier -, lors d’un entretien public avec Natacha Wolinski. Je lui ai commandé un exemplaire du livre immédiatement après et nous sommes devenues amies, depuis ces moments arlésiens. J’admire beaucoup son travail qui suit une ligne précise d’interrogation de l’image, sous plusieurs formes.

Universitaire et chercheuse, elle a pensé, conçu et publié ‘Position(s)’ de concert avec Antoine d’Agata. Les propos du photographe ont une large part, alors que les photos accompagnant les textes sont passées au filtres du Noir et Blanc et de la réduction aux valeurs minimales…

Elisabeth Hering : quel a été le fondement de l’existence de ce livre, le premier que tu aies publié ?

Giuliana Prucca : A la base de ce livre – de chaque livre –, il y a une rencontre. La rencontre avec l’autre – l’artiste, son œuvre – qui me trouble, m’interroge et auquel j’essaie de répondre par le travail de recherche et l’acte de publication. La rencontre avec Antoine d’Agata a été fondamental dans le sens littéral du terme : c’est grâce à la confiance du photographe et à sa collaboration dans la réalisation de ce projet éditorial que j’ai fondé Avarie. Si le livre naît de l’urgence de donner une perspective différente au travail photographique d’Antoine à travers ses textes – d’ailleurs pour la première fois proposés en traduction anglaise –, l’idée d’une maison d’édition surgit de la nécessité de construire un espace d’étude et de création tout à fait indépendant, où il serait possible d’aborder et d’explorer les sujets qui m’intéressent de façon autonome et transversale. Le nom d’Avarie – interchangeable en italien et en français – voudrait se référer à ce moment de suspension et d’attente suivant la panne et permettant de sortir de la chaîne de production qui nous est imposée. C’est ainsi que je conçois le livre : un mal fonctionnement capable de mettre en question les données classiques de la représentation et de renverser le système commercial, étant donné, de plus, la lenteur et la qualité expérimentale qui caractérisent mes publications.
Le premier court-circuit que Position(s) provoque c’est celui de s’intéresser à l’écriture d’un photographe plutôt qu’à ses images : les mots d’Antoine arrivent à nous faire imaginer son univers artistique mais aussi existentiel – et de ce fait, à le partager – au-delà du stéréotype auquel ses photos souvent le condamnent et en-deçà de l’expérience et des obsessions qui pourraient nous paraître lointaines. De même la réduction de la photographie au noir et blanc très contrasté rejoint la texture graphique du mot et participe du sacrifice du sujet : en quête constante d’une relation intime avec le monde, le photographe se dissout dans d’autres corps, se soustrait de son rôle et devient l’objet même de ses images. La photographie ne peut que garder la trace de cette disparition, de ce « cours inexorable du vide vers le vide ». Ce qui nous amène à notre deuxième livre par l’artiste belge Katrien de Blauwer et au deuxième volet du nom de la maison d’édition, ainsi qu’à la ligne directrice de nos recherches, AVARIE étant l’acronyme de « Artbooks Vuoti A Rendere International Edition »

EH : Peux-tu nous indiquer ce que signifie Vuoti A Rendere ?

GP : Littéralement cela signifie « vides à rendre », ce qui en français se traduit par « consigne » : je trouve fascinant et inspirant qu’en italien l’acte écologique de rendre les bouteilles au magasin après usage devient un concept presque philosophique qui sous-entendrait que le vide est – ou a – une dernière forme possible. Pareillement, Katrien de Blauwer, dans ses collages, donne une nouvelle vie au résiduel. Photographe sans caméra, elle recueille et réutilise des images provenant de vieux magazines, en les intégrant, recoupés et recadrés, dans une narration qui mélange intimité et anonymat. C’est là que son geste rencontre l’idée de livre – et en général de création – pour Avarie : transformation d’une matière informe et indicible – sorte de déclinaison du vide – en expression, et par là, forme de résistance. Son travail est un acte de mémoire par soustraction. Il rappelle la technique du (photo)montage, la coupe étant cette marge qui cadre l’essentiel et condamne le reste à l’invisibilité, hors-champ. Et pourtant, on continue à voir au-delà. Notre livre s’interrogerait justement sur le statut de l’image, poserait des questions sur la vision afin de comprendre où celle-ci se situe.
Etant donné l’atmosphère très cinématographique des collages, le layout aussi s’inspire du dispositif filmique et notamment du travail de Michelangelo Antonioni, ne cédant pas à la fascination du récit et créant constamment des arrêts et des surprises qui suspendent le regard, brisent la séquence et dynamisent ainsi la lecture. A l’instar du réalisateur, dont le centre d’intérêt d’après John Berger se situe toujours à côté de l’événement montré, le livre se focalise sur les éléments invisibles des œuvres de Katrien, tels que le dos de ses supports et les textes de ses carnets. Ceux-ci, nets et évocateurs tels des scénarios, interagissent avec des extraits qu’Antonioni même appelle ses « films écrits », une série de sujets inachevés qu’il n’a jamais pu tourner, capables toutefois de visualiser une image qui n’existe pas.
Par son titre même, I do not want to disappear silently into the night, le livre montrerait cette fois que l’image, ou son fragment, serait moins la trace de ce qui reste d’une disparition que la preuve de l’existence de ce qui est absent – du vide. Ce concept sera encore plus évident dans le travail de Ion Grigorescu, l’auteur de notre troisième livre, pour qui l’art représenterait l’expression d’une « émergence », terme qui, encore une fois en italien, recouvre la double acception d’apparition et d’urgence.

EH : Comment as-tu rencontré Ion Grigorescu, artiste roumain, travaillant sous la dictature, et comment avez-vous conçu le livre paru en 2016 ? En quoi ce livre poursuit-il tes recherches ?

GP : La rencontre avec M. Grigorescu s’inscrit toujours dans cette (dé)marche d’aller à l’encontre du système de représentation et de ses artifices afin de montrer l’image en tant qu’opération anti-esthétique et qu’instrument subversif, ce qui était déjà à l’oeuvre, à mon avis, chez Antoine d’Agata.
L’expérimentation en photo et en cinéma du performeur roumain marque véritablement sa naissance, d’abord en tant qu’être humain pour qui il n’y a pas de séparation entre art et vie, alors que le travail artistique et le quotidien partagent le même espace et ont la même dignité. Contraint à travailler en clandestinité pendant le régime dictatorial dans les années ’70 et ’80, Ion Grigorescu est aujourd’hui l’un des artistes contemporains les plus significatifs de l’Europe de l’Est et icône de l’art conceptuel depuis l’après-guerre. Ses œuvres font désormais partie d’institutions culturelles majeures, telles que le Centre Pompidou, la Tate Modern et le MoMA. Ce qui m’a fascinée et m’a poussée à partir à Bucarest pour travailler directement avec lui et me plonger dans ses archives riches et passionnantes, c’est tout d’abord cette « avarie » du corps qui est sans cesse exposé sous différentes formes – de la photographie au film, de la performance au dessin – et pourtant il est absent, suspendu. Dans l’impossibilité de performer devant un public, le corps de Grigorescu disparaît dans l’image, qui finit, paradoxalement, par cacher au lieu de montrer, n’étant pas documentaire ni transmissible. Notre livre se configurerait alors comme le récit d’une véritable « imago » : il trace la métamorphose d’un corps qui ne revient pas à lui-même, mais à son image, un corps qui se soustrait en rendant abstraite, par relation transitive, toute image.
Cette préoccupation du corps qui me guide donc depuis notre première publication – et bien au-delà – comme tu l’as dit en introduction, j’ai une formation universitaire et j’ai écrit notamment une thèse sur la relation entre l’écriture d’Antonin Artaud et les arts visuels – représente finalement une autre ligne directrice me permettant d’explorer comment le temps et le mouvement se traduiraient dans l’espace du livre. Ce corps m’intéresserait en effet moins en termes organiques que dans son acception de rythme et d’empreinte qu’il laisserait sur les formes d’expression. Malgré les interdictions, le danger d’être dénoncé et l’incertitude qu’un jour ses performances seraient connues, Ion Grigorescu se produisait quand-même dans le secret de sa cuisine ou de sa salle de bain en faisant de l’art l’espace du désir par excellence ainsi que celui de la critique sociale et politique. Par un montage complexe et transversal de plusieurs matériaux, rappelant encore une fois les techniques cinématographiques, notre livre, From static oblivion, oblige le lecteur à s’arrêter, à revenir sur ses pas, à se déplacer à l’intérieur du volume en l’engageant dans une lecture également performative. Cette déambulation à travers l’espace sera développée dans notre dernière publication, dont la composition remet encore plus en question l’idée du livre et de l’image imprimée en tant que formes fixes.

EH : Un 4e volet à ta recherche a été publié en 2018, sous la forme d’un livre d’artiste. Tu collabores pour ce projet avec Peter Downsbrough, artiste Américain, basé en Belgique…

GP : L’orientation conceptuelle et minimaliste que je décelais déjà dans l’œuvre de Ion Grigorescu se poursuit dans le choix de publier un projet éditorial de Peter Downsbrough, figure majeure de l’art minimal et de la poésie visuelle, auteur de très nombreux livres d’artiste. Son travail – qui comprend la sculpture, le graphisme, la photographie, la vidéo, le cinéma et précisément les livres – présente des associations très intéressantes entre l’architecture, le texte et la typographie. Grâce à la transversalité de toutes ces formes que l’artiste new-yorkais pratique et épure, ma ligne de recherche poursuivant jusqu’ici l’évidement s’enrichit d’une nouvelle réflexion : celle de l’autonomie de l’image et, par conséquent, du livre. Le corps disparu de la représentation, l’image demeure carrément seule ainsi que les lieux et les choses qu’elle présente et qui existent quand-même, dans l’indifférence de leur objectivité et de leur anonymat. D’humain, il ne reste que le regard : par déplacement de position et donc de point de vue, l’image serait capable non seulement de rendre visible ce que l’on ne voit pas ou plus, mais elle aurait surtout le pouvoir utopique d’altérer et renverser la signification de la réalité dans l’espace autre qui est l’art. A l’instar de cette image subversive, notre projet voulait défier le format classique d’une publication et se confronter avec la forme du livre d’artiste, d’un objet tout à fait plastique se composant de plusieurs volumes qui permettraient la transition du plan horizontal ou linéaire à celui vertical ou tridimensionnel et d’occuper enfin l’espace, le leporello se tenant debout tout seul. La construction de Hence / Here … / Or / Option est ouverte, confiée au lecteur qui peut se déplacer, associer les images, les mots, les signes disséminés parmi les pages tout comme entre les livres – indépendants et en même temps interdépendants – , et en changer ainsi le sens. L’espace n’est jamais une catégorie fixe, mais inclut le temps dans la forme plus dynamique d’espacement, terme qui semblerait mieux traduire cette liberté de mouvement donnée à l’autre, cette ouverture vers l’autre ainsi que cette action de ménager des intervalles dans la durée.

Au fil de nos publications donc le vide se précise en interstice, supposant toujours une interruption, une séparation pour que la rencontre soit désirable, recherchée, possible. C’est ainsi que l’organique d’Antoine d’Agata rencontre la rigueur abstraite et géométrique de Peter Downsbrough : par la ligne de conjonction, à la fois invisible et solide, que l’éditeur doit savoir tracer et bâtir s’il veut que sa « maison » résiste sur le terrain désormais saturé d’images et de livres. Cette construction curatoriale ne serait pas possible sans une autre rencontre fondamentale qui est celle avec le graphiste. Dans mon cas, il s’agirait plutôt d’un accompagnement et d’une collaboration constante, Vito Raimondi étant, depuis le début de cette aventure, celui qui a soigné l’architecture des publications d’Avarie – pour conclure avec la même métaphore – en s’imprégnant des contenus et en les élaborant dans le plein respect de l’œuvre des artistes et de la lecture personnelle que je propose.

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