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Pierre-Elie de Pibrac, photographe français, travaille sur un nouveau projet « Exil », nous lui avons proposé de suivre l’évolution de son expérience. Depuis le Japon, chaque mois, il partagera avec nous ce work in progress à la manière d’un journal de bord… Après les deux premiers chapitres, il nous livre son troisième volet à destination de Yūbari, un projet qui se voit chahuté par la propagation du covid-19.

Chapitre 3
Yūbari

Konnichiwa !

COVID-19, Coronavirus, contaminés, réanimation, morts, confinement, chloroquine, masques, fermeture, interdiction, autorisation, état d’urgence, peur, colère, crise sanitaire, crise économique, récession… Voici tous les mots qui nous hantent et nous obsèdent depuis maintenant plusieurs semaines et nous rêvons tous de jours meilleurs.
Depuis le Japon où je vous écris, l’état d’urgence a été décrété et voté et des mesures fortes sont mises en place dans certaines régions du pays. Cependant, aucun confinement n’est imposé pour le moment nous laissant l’espoir de poursuivre le projet malgré les rendez-vous qui s’annulent successivement.
Ici, les écoles sont fermées depuis 8 semaines. Ainsi, avec Olivia, nous avons, comme la moitié de la population mondiale, dû réorganiser notre quotidien avec les enfants tout en continuant le projet pour lequel nous sommes au Japon en l’adaptant aux multiples obstacles et interdictions liés au contexte actuel.

Ma dernière immersion photographique était à Yūbari, ville vieillissante et surendettée située sur l’île septentrionale de Hokkaido. Jadis florissante, cette ancienne citée minière, surnommée la capitale du charbon, a connu sa période de gloire des années 60 aux années 90. Avec l’effondrement du marché du charbon, les mines ont fermé les unes après les autres provoquant une désertion de la ville. De 120 000 habitants dans les années 2000, seuls 7200 japonais y vivent actuellement et plus de la moitié de la population a plus de 80 ans.

Nous y sommes arrivés de nuit avec Chiyoko, mon assistante. Ayant vite transité de l aéroport de Sapporo à la voiture de location, je n ai pu goûter à la fraîcheur du climat qu après les 2 heures de routes désertes et verglacées qui mènent à Yūbari.

Au bout d’un chemin recouvert de neige épaisse nous attendait Mayumi san avec les clés de notre logement. Situé au rez-de-chaussée d’un ancien immeuble de mineurs réhabilité par Mayumi san pour y accueillir son association, cette dernière œuvre à redonner vie à Yūbari à travers la création de projets culturels avec les habitants de la ville.
Déployé sur un sol glacial, le futon gelé ne se réchauffa pas de la nuit et moi non plus !! La température extérieure frôlait les -26. Aux vents sibériens et pénétrants s’ajoutait l’isolation de ma chambre qui laissait à désirer. Ne pas boire avant de se coucher a vite été l’une des règles de survie. En effet, le passage aux toilettes s’est vite montré douloureux ! Devant la porte, le thermomètre mural indiquait -11 degrés. Chaque matin, armé de mon couteau suisse et d’un chauffage portatif, je brisais l’eau gelée des toilettes pour y déposer mon offrande !

Après avoir combattu le froid toute la nuit, j’étais fin prêt à découvrir Yūbari sous son épais manteau neigeux ! Cette journée ensoleillée m’offrait beaucoup de visibilité.
Dans l’air glacial et revigorant, j’avançais le long des routes et des maisons abandonnées. Nous fîmes plusieurs kilomètres sans croiser un seul véhicule. Les anciens complexes miniers offraient un beau contraste avec la blancheur immaculée de la neige.

Etrangement, dans cette ville très étendue où peu d’âmes vivent, je ne ressentais pas cet abandon dont est victime Yūbari. Certes plusieurs maisons en ruine bordent les avenues, les devantures des magasins sont défraîchies mais si on ne regarde pas dans le détail, Yūbari parait être une ville plongée dans le silence et la quiétude d’un hiver glacial.
Chaque jour, la Mairie diffuse dans les rues, durant quelques heures, une douce et troublante mélodie, rompant ainsi ce silence qui pèse parfois sur les habitants.

Mayumi san s’improvisa guide et nous raconta l’histoire de la ville et celle de ses habitants. Elle nous emmena avec Chiyoko dans le centre de Yūbari ainsi que dans de nombreux endroits plus difficiles d’accès. Les Yubariens nous ont accueillis très chaleureusement malgré la rudesse de leur vie. Ils m’ont tous accepté avec beaucoup de bienveillance et de curiosité concernant mon projet photographique.

Une paire de raquettes en main, ou plutôt aux pieds, nous pouvions enfin nous perdre dans l’immensité de la ville et atteindre les endroits très enneigés. Après plusieurs heures de marche et de prises de vue, nous rencontrâmes Yoshikazy san qui nous invita à venir se réchauffer chez lui tout en savourant une bonne tasse de thé.
Yoshikazy san vit seul avec sa femme dans un quartier composé d’une trentaine de barres d’immeubles dans lesquels seuls 4 couples vivent encore. Comme pour la plupart des personnes rencontrées là bas, la fermeture des dernières exploitations minières en 1990 a été un choc immense et a scellé leur destin en les condamnant à vivre ici sans la perspective de jours meilleurs. J’ai ressenti cette même fatalité lors de mon projet sur les bateyes des centrales sucrières cubaines où le manque d’espoir et l’abandon sont palpables.

Kinji san et sa femme Tsutae san m’ont également ouvert la porte de chez eux un jour de grand froid. Kinji san, né en 1934, a été victime d’une explosion dans la mine dans laquelle il travaillait en 1959. Cet événement tragique lui brûla toute une partie de son corps et de son visage. Après 2 ans d’hospitalisation, il travailla de nouveau dans diverses exploitations minières jusqu’en 1973 puis se tourna vers le bâtiment. En 1990, les dernières mines fermèrent et la société dans laquelle il travaillait également. La ville commença alors à s’effondrer et ses habitants la désertèrent en foule, aggravant la détresse générale. Mais comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement décida de construire un barrage et d’inonder le quartier dans lequel vivaient à l’époque Kinji san, sa femme et 20 000 autres habitants.

La série de portraits, très difficile dans sa réalisation, s’est densifiée à Yūbari.
J’ai aimé photographier chacun de ces visages impassibles et immobiles dont personne ne pourrait soupçonner les abysses.
J’ai également photographié à la chambre ces lieux, anciennement habités, où deux explosions successives en 1981 puis en 1990 dans les dernières exploitations minières ont précipité la fuite et l’exil des habitants. A Yūbari, il existe un « mal du vide ». Ce vide anciennement plein.
Dans ce froid paralysant, photographier à la chambre est un exercice périlleux ! Toujours équipé de chaufferettes, j’en scotchais régulièrement sur l’appareil ne sachant pas si il résisterait à de telles températures. La chambre résista mais pas mon bras gauche ! En effet, jour après jour, je voyais les veines de mon bras enfler et changer de couleur. Le travail à la chambre impose un temps de prise de vue très long et minutieux. Chaque nouveau cliché raidissait un peu plus mon corps déjà crispé et engourdi par ce froid polaire.
Ne pouvant réchauffer mon corps ni le jour, ni la nuit sur mon futon glacial, je goûtais chaque jour avec enthousiasme au plaisir du « sento », le bain public de la ville. J’y ai d’ailleurs rencontré des personnes passionnantes aux histoires souvent difficiles.

Si Yūbari est peuplé d’une immense majorité de personnes âgées – la maison de retraite de la ville en est d’ailleurs le haut lieu de ralliement des habitants – quelques jeunes, dont font partie Shinya san et Sayuri san que nous avons rencontrés, représentent une lueur d’espoir pour Yūbari.

De retour à Kyoto après ces 8 jours intenses, je me prépare à repartir sur les routes. La prochaine destination sera Fukushima. Je passerai 10 jours dans la ville de Namie à quelques kilomètres de la centrale nucléaire. Je rencontrerai des exilés de Futaba et Tomioka, villes considérées comme les plus impactées par la catastrophe de 2011. Plus connues sous le terme de « no-go zone », les exilés de Fukushima commencent doucement à s’y réinstaller.

Matane,

Pierre-Elie de Pibrac

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Sur l’auteur :
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Photographie documentaire : La nouvelle génération à la Galerie Le Réverbère

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