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Pierre-Elie de Pibrac, photographe français, travaille sur un nouveau projet « Exil », nous lui avons proposé de suivre l’évolution de son expérience. Depuis le Japon, chaque mois, il partagera avec nous ce work in progress à la manière d’un journal de bord… Après le premier chapitre que nous avons publié le mois dernier, il nous livre le second volet, un projet qui se voit chahuté par la propagation du covid-19.

Chapitre 2
FACE AU CORONAVIRUS

Konnichiwa !

Aux obstacles culturels et sociaux auxquels je suis confronté et dont je vous narrais les difficultés lors de ma précédente newsletter, se rajoute à présent ce virulent fléau que la planète toute entière craint : le coronavirus !

Se confier à un étranger, à un « Gaijin », n’est pas dans les habitudes des Japonais et, maintenant que l’Europe est devenue l’épicentre de la pandémie et la France un nouveau foyer aigu de contamination, la crainte du « Gaijin » Européen et Français que je représente s’est intensifiée et la réalisation de mon projet photographique s’avère encore plus difficile.

Si les Japonais n’ont pas attendu le Covid-19 pour porter le masque et saluer à distance, la peur d’une contamination est bien présente sur l’île. Cette angoisse ne cesse d’augmenter car la population n’a pas confiance en son gouvernement. Elle le soupçonne de dissimuler le nombre exact de contaminés dans le pays et ne croit pas en la véracité des chiffres officiels donnés.

Si une loi permettant au Premier ministre de déclarer l’état d’urgence a été votée par le Parlement il y a quelques jours, nous ne sommes pas encore entrés dans cet état d’urgence même si toutes les écoles et universités, les musées et lieux publics en général sont fermés depuis plusieurs semaines. Le festival de Kyotographie dans lequel j’expose la série In Situ a été reporté à mi-septembre et la majorité des expositions actuelles ont été annulées. Par chance, mon exposition réalisée au Chanel NeXus Hall à Tokyo a été maintenue sous certaines conditions (annulation du vernissage et contrôle du nombre de visiteurs dans la salle qui ne doit pas excéder 30 personnes en même temps). La presse était au rendez-vous et l’exposition, dont la scénographie magnifie les œuvres, remporte un franc succès d’autant plus qu’il s’agit de l’une des rares expositions que l’on peut encore visiter en ce moment à Tokyo !

Avant que le premier ministre ne lance l’état d’urgence et le confinement à domicile pour tous, j’ai sauté dans un train pour Osaka et plus précisément pour le quartier de Kamagasaki, afin de réaliser les premières photos du projet.

Si pour l’instant j’ai surtout essuyé un grand nombre de refus, je me raccroche à quelques petites victoires qui me font garder espoir et dont Shirō et Satoru font partie. Ces deux évaporés, rencontrés grâce à mon assistante Chiyoko lors de mon repérage il y a plusieurs semaines, ont accepté de nous revoir et étaient bien présents au point de rendez-vous que nous nous étions fixés lors de notre premier passage.

Le quartier de Kamagasaki est un des lieux où se terrent certains évaporés et des personnes mis au banc de la société. Ils y viennent de tout le pays pour s’y perdre. Ils survivent en travaillant sur des chantiers ou en enchaînant les petits boulots d’intérimaires. La bourse aux intérimaires était ainsi devenue le point de ralliement de ces exilés mais cette dernière a récemment été fermée par le gouvernement.

Parfois, sous le joug des mafieux japonais, les Yakuzas, ces exilés œuvrent aux basses tâches.

J’ai pu commencer les premières photos de reportage et réaliser les premières mises en scène grâce à Shirō et Satoru qui se sont prêtés à l’« exercice » avec pudeur.

Les japonais étant discrets, réservés et taciturnes, il est très difficile de les amener à la confidence ou au témoignage et cette difficulté est encore plus grande lorsqu’il s’agit d’évaporés sur lesquels plane le tabou qui entoure leurs disparitions.

Les premières mises en scène sont très réalistes. J’ai souhaité impliquer Shirō et Satoru dans la construction photographique de l’image par le regard qu’ils portent sur leur situation, leur histoire, leur exil. Ainsi, nous avons construit, ensemble, des images reflétant leur quotidien, des moments de vie, de répit, de travail, d’angoisse, de solitude, de chagrin et de partage.

Je cherche à capter cette errance, cette atmosphère pesante mais aussi l’infime perspective d’un futur meilleur, de cette difficile reconstruction dans un système oppressant.

J’ai également pu rencontrer le pasteur Sakae san qui officie à l’église coréenne de Kamagasaki. Ce dernier m’a très gentiment présenté aux membres de son église et à ses fidèles dont font partie les personnes en perdition du quartier. Sakae san œuvre auprès d’eux et les aide à retrouver espoir. Grâce à lui et à la confiance de ses fidèles, j’ai pu réaliser des images puissantes racontant leur histoire souvent très dure et délicate.

Le lendemain, je suis parti à la rencontre du président du « syndicat » du célèbre quartier rouge d’Osaka, Tobita Shinchi, appelé aussi le quartier des plaisirs… J’ai obtenu ce rendez-vous grâce à l’un des députés de la préfecture d’Osaka que connaissait Chiyoko.

Entouré de certains membres de son équipe, il m a reçu dans son bureau impeccable où chaque cadeau reçu était soigneusement empilé. Le mien vint se rajouter au sommet de ce ramas bien organisé.
Le quartier rouge est l’un des plus anciens d’Osaka et se situe à proximité du quartier de Kamagasaki. Il est aujourd’hui entre les mains des Yakuzas locaux qui, en détournant les activités des maisons closes, ont trouvé le moyen de contourner les réglementations liées à l’interdiction de la prostitution. Les maisons closes ayant été reconverties officiellement en « restaurant de cuisine japonaise », rien n’interdit le client d’entretenir une relation privée avec la serveuse. Le prix payé par le client correspond officiellement au prix d’un repas. Ainsi, bien que la prostitution soit officiellement interdite au Japon depuis 1958, les activités pratiquées dans le quartier rouge sont sans équivoque et un grand nombre de ces établissements ne font même pas l’effort de cacher leur activité.

Au Japon, la plus grande rigueur peut côtoyer le plus énorme laxisme et la plus surprenante permissivité. La prise de photographies étant interdite en ces lieux, je misais sur cette étonnante permissivité pour obtenir du président du « syndicat » le droit de réaliser une mise en scène entre ces « restaurants de cuisine japonaise ». J’ai malheureusement fait face à la rigueur japonaise.

Enfin, alors que nous marchions une dernière fois dans les rues de Kama, avant de se diriger vers la gare, une pluie torrentielle s’abattit sur la ville. Recueillis précipitamment par un restaurateur de brochettes tatoué sur tout le corps et disponible pour converser, ce dernier nous expliqua ce que représentaient ses tatouages et nous raconta son passé douloureux de yakusa qu’il essaye d’expier. Si cette première « vraie » immersion photographique n’a pas allégé mes doutes et mes angoisses quant à la réalisation et la faisabilité du projet, cette rencontre impromptue et fascinante qui vient conclure cet épisode photographique me rend heureux et positif !

Après Osaka, la prochaine destination sera Yūbari avec ses -18 degrés ! Située au cœur de l’île d’Hokkaido, cette ville fantôme du grand nord japonais a connu la gloire industrielle avec plus de 120 000 habitants dans les années 2000. Aujourd’hui désertée, la ville ne compte plus que 7 000 administrés.

Matane,
Pierre-Elie de Pibrac

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