Temps de lecture : 5 minutes et 37 secondes

Pierre-Elie de Pibrac fait partie de la nouvelle génération des photographes documentaires. En novembre dernier, nous avions pu le rencontrer au sein de son exposition à l’Espace Dupon-Phidap, pour découvrir sa série Desmemoria, sur les coupeurs de canne à sucre. Aujourd’hui Pierre-Elie de Pibrac travaille sur un nouveau projet « Exil », nous lui avons proposé de suivre l’évolution de son expérience. Depuis le Japon, chaque mois, il partagera avec nous ce work in progress à la manière d’un journal de bord… Voici le premier chapitre !

Introduction par Pascal Therme

Trop souvent, quand nous nous rendons à une exposition, et notamment Desmemoria, sur Cuba, celui qui lit, regarde, les photographies, le fait dans l’inscription de son temps personnel, hors des contextes et des épreuves vécues par le photographe pendant la longue période d’immersion formant les conditions objectives de la production de son travail. L’historiographie a pour mission de retracer ces conditions afin de renseigner l’oeuvre elle même et d’y apporter les couleurs de la vie, tout évènement important, épreuves, coup durs, aides, coup de chance, s’insérant dans un récit où les conditions objectives de travail, historique, politique, économique sont devenues des acteurs en donnant le contexte et en s’inscrivant durablement comme conditions de production tant du travail photographique en soi que de ce récit, cette genèse.

Parallèlement à ces contextes se situe également la psychologie du photographe, ses équilibres, l’intime. Toute question où se formule, dans l’habilité à produire ce parcours juste, une dialectique entre le sens de sa démarche et ce parcours dans l’objectivité du monde, même si, au final, ce texte affleure à peine dans les éléments qui formeront l’exposition, le livre, les textes qui accompagnent.

Le vécu du photographe, ses épreuves, les expériences qu’il fait sur le terrain fondent un être là historique, dans la mesure où il crée une histoire personnelle signifiante et digne d’être racontée, puisqu’il tend à s’inscrire dans la lignée des héros, hérauts d’armes, dont la recherche est singulière, a valeur générale, pointe sur une recherche de sens et de vérités. Il y aurait un récit à écrire en même temps de type psychologique, que se passe t il dans l’âme du photographe en mission, que traverse t-il et que découvre t-il à la fois de lui même et de son sujet, comment ce sujet tend il à se structurer au fil des jours, comment son écriture prend-elle en charge une part de l’intime et du social, comment cela affleure t il et ensemence t-il l’image? toute question assez habile pour enrichir le plus muet des media et en même temps celui ou s’inscrit sans doute le plus, ce silence actif de l’écoute comme une quête de soi et du monde.

Voulant suivre à distance et soutenir Pierre Élie et Olivia Pibrac dans ce projet EXIL, nous publierons tous les mois les éléments que le photographe, dans une synthèse juste, voudra faire partager au plus grand nombre. Cet écho est une forme d’attention et d’écoute, de soutien.

Pierre Elie de Pibrac, dont nous avons parlé précédemment pour DESMEMORIA, Cuba, est invité au Japon pour préparer deux expositions. Il a choisi d’y faire résidence et de s’y installer, secondé de son épouse Olivia, en famille, pour une période conséquente d’environ huit mois et de travailler à une nouvelle série autour des exilés intérieurs à cette société hyper réglementée. Nous voulons suivre les étapes de ce travail en cours, tous les mois, Pierre Élie fera un point sur l’avancée du projet et les difficultés qu’il rencontre. C’est une occasion de suivre les pas du photographe dans ce Japon emblématique et paradoxal, de prendre la mesure de Tout le travail que suppose et nécessite la réalisation d’un projet d’envergure, dans un sujet dérangeant par rapport à la société japonaise. La réalisation du projet EXIL se propose d’être passionnante, un film à soi seul, où du moins, à travers sa chronique et ses épisodes, un parcours du combattant, ce que dit déjà le premier chapitre ci-dessous.

Pour information, les photographies qui servent d’illustration à ce premier chapitre sont de type informative. Elles sont issues des éléments de leur quotidien.

Chapitre 1
INSTALLATION ET DÉCOUVERTES

Konnichiwa !

Invités par Chanel à exposer la série In Situ au Chanel NeXus Hall de Tokyo puis lors du festival de Kyotographie, nous avons profité de cette occasion pour venir vivre une aventure familiale et professionnelle au pays du soleil levant durant les 8 prochains mois.
Installés avec nos deux jeunes enfants depuis un mois dans l’est de Kyoto, nous vivons dans une Machiya, maison traditionnelle japonaise en bois, située dans un quartier calme niché à flanc de colline, près du pavillon d’argent. Le charme du jardin Zen qui encadre notre Machiya adoucit la fraicheur de nos soirées d’hiver. Dans cette maison sans chauffage central, ni isolation, nous alternons entre pièce chauffée et pièce gelée… Ainsi, nous restons souvent confinés dans un même petit espace commun chauffé au gaz de ville, de quoi développer une grande complicité familiale !
Après un début un peu chaotique, nous commençons enfin à prendre nos marques dans les supermarchés. Quant aux nombreuses formalités administratives exigées par le gouvernement lors de notre installation, nous avons eu la chance d’être aidés par Hiroko et Minoru, un super couple de retraités japonais et francophones rencontré au temple grâce à Lucille Reyboz et son mari Yusuke, les créateurs de Kyotographie.
Nous avons également profité de ce mois pour assister à un grand nombre de cérémonies religieuses au temple. Kyoto étant la ville qui regroupe le plus de temples au Japon, il nous est facile d’observer, à travers les rites très codifiés, leur vénération des divinités et des esprits bienveillants et protecteurs.

Au niveau professionnel, le lancement du nouveau projet photographique est compliqué à mettre en place et nous prenons conscience avec Olivia, ma femme avec qui je conçois chaque projet, de la MONTAGNE à gravir pour le réaliser. Nous faisons face à d’énormes obstacles dans cette civilisation si éloignée de la nôtre et dont le code de conduite est incompréhensible au profane. Ne parlant pas japonais, la langue est évidemment un énorme handicap et un grand frein car il est très difficile de s’intégrer et d’interagir avec la population sans pouvoir communiquer directement.
Nous réalisons, au fil des jours, que le challenge est démentiel !
Heureusement, une traductrice / assistante / fixeur, Chiyoko, m’accompagne et nous aide à relativiser les problèmes en y trouvant des solutions et nous permet d’entrer, malgré tout, dans l’« intimité » contrôlée de certains natifs.
Une japonaise, Yuki, nous aide également depuis Paris en nous mettant en relation avec certains contacts. Elle devrait arriver au Japon début mars pour poursuivre le projet sur place.

Après un grand nombre de lectures, d’observations, de rencontres et d’essais photographiques pour trouver la bonne technique à adopter, nous sommes enfin arrivés avec Olivia à affiner une thématique pour ce nouveau projet. Nous travaillerons sur la notion d’EXIL : l’exil physique, géographique et psychologique dans cette île singulière et ancestrale où la conformité transcende l’individualité de chacun et où le poids des valeurs traditionnelles agit comme une chape de plomb sur une nouvelle génération en quête de bonheur et de liberté. Il faut savoir que la notion d’individu n’existe pas ici, « le Japon est un pays ou le un vaut moins que l’unité ».

Cet exil sera raconté à travers des portraits, des photographies de reportage et des mises en scène. Les photographies reflèteront le quotidien de cette part d’ombre du Japon que représentent les exilés. Nous retracerons les histoires personnelles des différents sujets rencontrés, de ces personnes subissant une forme d’exil dans leur propre pays.

J’ai déjà pu me rendre dans l’un des dix lieux retenus pour la réalisation du projet. Affranchi de tout matériel photographique, je suis parti en repérage dans les bas-fonds d’Osaka afin de rencontrer et de me confronter à la catégorie des exilés qui sera la plus difficile à approcher et à photographier : celle des évaporés qui ont choisi de disparaître sans laisser de traces en quête d’un anonymat douloureux mais protecteur. Ces évaporés se retirent volontairement de leur vie, de leur famille et disparaissent pour fuir les dettes, un travail stressant, la honte, pour éviter de déshonorer leur famille comme pour sauver leur honneur. Ce phénomène est depuis longtemps ancré dans la culture japonaise et la modernité n’a rien changé à cela. Les évaporés, délestés de leur identité et, souvent, amputés de leur mémoire, vivent alors une vie secrète et marginale cachés dans les ghettos des faubourgs des grandes villes ou dans les campagnes désertées.

Maintenant que la trame du projet est posée, je suis prêt à partir sur le terrain, matériel en main, pour commencer à gravir la montagne culturelle et sociale qui s’érige devant nous.
Notre première destination sera le quartier de Kamagasaki à Osaka.

Matane,
Pierre-Elie de Pibrac

A LIRE
Desmemoria, Les coupeurs de cannes à sucre à Cuba Une exposition de Pierre Élie de Pibrac
Photographie documentaire : La nouvelle génération à la Galerie Le Réverbère
Les Lauréats de la 10ème édition du Prix Levallois 2018 dévoilés Rencontre avec les directeurs artistiques Catherine Derioz et Jacques Damez
10ème édition du Prix Levallois Jeune Création photographique internationale Des expositions et des lectures de portfolios

X
X