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Cette semaine, nous partageons, dans notre rubrique consacrée aux photographes, la série « Apparent(é)s » du photographe français Eric Courtet. Un travail intime sur les relations pères/fils, mêlant portraits à quelques paysages autour de quatre axes venus explorer les filiations familiales : D’où viennent nos pères ? Qui sont-ils ? Que transmettent-ils ? Qu’attendent leurs fils ?

Ce qui ne peut être dit il faut le taire : c’est là l’un des aphorismes philosophiques qui a fait couler le plus d’encre depuis son énoncé en 1921, et ce n’est pas en le réduisant à une lapalissade ou une mièvre tautologie qu’on évacuera l’abîme des questions qu’il soulève, ne serait-ce que par cet Il faut agressif qui ouvre grandes les portes du désir de le transgresser, s’il n’est explicité. Et peut-il l’être ?

L’impossibilité du silence est de fait la source du langage, la condition humaine en atteste, on le sait depuis ce vers de Sophocle : Seul ne pas naître vainc toute parole, et on le vérifie depuis tous les jours et ce n’est pas demain qu’adviendra l’époque des illuminés espérée par Henri Michaux où Les animaux feront taire les hommes par leur jacasserie mieux comprise et inégalable. Prix de cet impossible voeu de silence : notre errance vertigineuse dans ce labyrinthe verbal et mystique qu’est la question du Pourquoi ? de notre présence au monde, interrogation qui se clôt le plus souvent par son brutal Parce que.

Mais quel serait donc cet indicible et où se cacherait t-il ? À ciel ouvert dans les mots, ces derniers en sachant plus que nous sur ce qu’ils ont à nous dire et que nous ne saurions pas à même d’entendre ? Dans ce vide sidéral qui précède le A et suivra le Z de notre alphabet personnel ? Dans l’imprononçable tétragramme biblique YHWH ?Dans la simple beauté d’un geste ? D’une danse ? D’une sonate ? D’un poème ? Ou dans notre babil initial qui est le même pour tous les nouveaux-nés par-delà leur origine géographique. Non sans humour, l’auteur de l’aphorisme, Wittgenstein, règlera la question en écrivant plus tard : Je crois que là où tant d’autres pérorent, je me suis arrangé pour tout mettre bien à sa place en me taisant là-dessus.

Homme de l’image photographique, et donc du tremblement devant la révélation, il devait être écrit sous les semelles de Éric Courtet qu’il songerait un jour à ce qui, ne pouvant être dit, soit susceptible d’être montré.
En homme déraisonnable qu’il faut parfois savoir être pour avancer dans son travail, cet artiste a choisi de traiter le problème par l’abord de l’une de ses racines les plus complexes : la relation Pères & Fils que l’on se gardera de limiter ici au chemin de croix et au confessionnal. Il fallait quelques courageux – dont lui-même – pour essuyer les plâtres d’une démarche pour le moins hardie consistant à creuser quatre axes, je les cite : D’où viennent nos pères ? Qui sont-ils ? Que transmettent-ils ? Qu’attendent leurs fils ?

Défi de taille qui implique d’aller à la rencontre, d’être à l’écoute de possibles réponses et plus encore des silences parfois assourdissants où l’on est au plus près de la vérité pour ensuite, par-delà la barrière infranchissable des dents, proposer une accroche fragile, la mettre en scène et finalement tenter de fixer, pour l’éternité et le temps d’un déclic, une image possible des noeuds et secrets obscurs qui relient ces pères et ces fils.

Ce n’est pas à moi ni même au photographe mais aux images ici présentées de dire leurs vérités. Chacune d’elles a sa partie immergée, elle fait face à vos yeux. L’autre, celle cachée de l’iceberg, attend votre silence et que vous lui prêtiez votre oreille. Et à moins que le secret ou l’énigme de chacune ne soit semblable à ces noix dont la splendide coquille ouvre parfois sur le vide, il vous reste à traduire ou écrire ce que l’image vous aura confié. Bon travail.

– Joël Jouanneau.

Eric Courtet est né le 30 janvier 1968. Passionné de théâtre et de littérature, il s’initie à la photographie au début des années 90 sur les scènes de la région parisienne, et plus particulièrement au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, dirigé alors par Didier Bezace. Diplômé de l’Ecole Française d’Enseignement technique (EFET), il s’installe à Lorient et s’oriente vers une photographie plus personnelle, puisant toujours son inspiration dans les oeuvres d’auteurs qui interrogent les « affaires d’âmes », Ingmar Bergman, Pier Pasolini ou Andreï Tarkowski.
En 2013, il obtient le 3 ème prix ex aequo du concours proposé conjointement par la cinémathèque de Paris et Télérama autour du thème photographier sa ville comme Pasolini a photographier Rome. ​

Catherine Riand, éditrice

https://ericcourtetlo.wixsite.com/


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• Une série composée de 10 à 20 images. Vos fichiers doivent être en 72DPI au format JPG avec une taille en pixels entre 900 et 1200 pixels dans la plus grande partie de l’image ;
• Des légendes (si il y a) ;
• Un texte de présentation de votre série (pas de format maximum ou minimum) ;
• Une courte biographie avec les coordonnées que vous souhaitez rendre public (site web, email, réseaux sociaux…)

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