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Après le Cnap, le Musée de la chasse et de la nature, le Frac Grand Large et l’IAC Villeurbanne, Xavier Franceschi, directeur du Frac Île-de-France, invite l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, dirigé par Jean de Loisy, à se confronter aux collections du Frac Ile-de-France dans ce magistral Château de Rentilly signé Xavier Veilhan.

Jean de Loisy, directeur des Beaux-Arts de Paris, se félicite d’une telle aventure menée avec les étudiants et commissaires résidents de la nouvelle filière « Métiers de l’exposition », alors qu’est réédité pour la première fois le chef-d’oeuvre de Gautier d’Agoty « Essais et traités anatomiques », une référence pour de nombreux artistes incarnant la richesse des collections patrimoniales des Beaux-Arts de Paris.
Retour sur la genèse et les enjeux d’un tel projet avec ses deux protagonistes inspirés et militants, Xavier Franceschi et Jean de Loisy qui ont répondu à nos questions.

Genèse de l’exposition 



Xavier Franceschi : L’invitation faite à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris s’inscrit dans la logique du programme mis en place à Rentilly : exposer des collections, celle du Frac Île-de-France, évidemment, et aussi, une fois sur deux, celles d’autres institutions publiques. Après le Cnap, le Musée de la chasse et de la nature, le Frac Grand Large et l’IAC, ça m’intéressait d’imaginer un projet avec les Beaux-Arts de Paris : beaucoup de gens ignorent qu’au-delà de l’enseignement, l’institution recèle une des plus importantes collections nationales, notamment en ce qui concerne le dessin et la photographie. C’était très excitant de réfléchir à un projet à partir de celle-ci, en se disant que les étudiants pourraient y être associés. Ça tombait bien : son nouveau directeur avait comme projet d’instituer une nouvelle filière liée aux métiers de l’exposition…

Jean de Loisy : Depuis mon arrivée à l’Ecole mon objectif est de remettre au cœur la relation entre la collection et l’enseignement en favorisant pour cela une réappropriation de cette collection par les étudiants. L’invitation de Xavier Franceschi de venir exposer notre collection était donc parfaitement en phase avec cette 1ère manifestation de la filière, autour de ces chefs-d’œuvre patrimoniaux en dialogue avec de jeunes artistes de l’école et des artistes autres qui les inspirent, en les laissant faire leurs choix. Le thème est venu lorsque sur place je me suis aperçu que Xavier Veilhan avait voulu somptueusement anéantir l’endroit en le transformant en fantôme ! Le Cabaret du Néant est un sujet auquel je pense depuis quelques années et dont j’ai choisi les parties mais qui a été ensuite habité par les échanges avec les étudiants. L’origine de ce cabaret philosophique qui se trouvait en Belgique m’interpellait particulièrement et ses dates également entre 1895 et 1900 au moment où Mallarmé signe le Coup de dé, redonnant à l’art la possibilité de faire résonner le néant. Comme nous avons une collection extraordinaire en anatomie à l’Ecole j’avais la possibilité de faire la relation entre le néant comme crainte au Moyen Age, le néant comme objet de fascination et de découverte scientifique au XVIIIème après la Révolution et le néant comme recherche poétique au XXème siècle dans le sillage de Mallarmé.

Quelle est la visée de la nouvelle filière « Métiers de l’exposition » des Beaux-Arts de Paris conçue en partenariat avec le Palais de Tokyo ?

JdL : Il est important que les étudiants quand ils sortent de leur formation aient la possibilité de continuer à vivre ou de leur art ou dans un milieu artistique qui leur permettent de rester connectés à cet univers qu’ils affectionnent, en leur donnant des savoirs qui leur serviront, qu’ils deviennent artistes ou non. Avec Christopher Miles et à présent Emma Lavigne nous avons pensé à partir de la virtuosité de l’équipe du Palais de Tokyo pour les montages d’expositions, la qualité de leurs interventions, l’expertise du service de production, de régie et des conservateurs, proposer un enseignement, en l’occurrence 200 heures de cours par an pour ce groupe d’une quinzaine d’étudiants de la filière. Un partage de compétences et des collaborations temporaires auxquels s’ajoute le savoir des équipes des Beaux-Arts qui regroupe des conservateurs, des restaurateurs, des régisseurs…
Cette filière est une filière professionnalisante avec une certification cette année qui prendra la forme d’une licence professionnelle dès l’année prochaine.

Comment les étudiants et commissaires résidents de cette filière ont-ils été impliqués dans le projet ?

JdL : Précision tout d’abord autour de la notion de commissaires résidents : selon moi il est important d’avoir de jeunes commissaires qui circulent dans les ateliers de l’Ecole des Beaux-Arts, adoptent des artistes qu’ils apprécient particulièrement, continuent à vivre avec eux et les suivre dans l’évolution de leur carrière suscitant des affinités intellectuelles fécondes. C’est utile de nouer ce réseau d’admiration à la fois pour les artistes des Beaux-Arts et futurs commissaires. Cette année nous avons deux commissaires résidents, un qui est artiste et l’autre doctorant à l’université Paris 4 et visons quatre commissaires pour l’année prochaine.
En ce qui concerne l’exposition, les six étudiants ont tous été co-commissaires avec moi, sans relation d’autorité entre nous une fois le sujet accepté. Ils ont aussi défini avec l’équipe du Frac la scénographie, le montage, les textes et différents supports rédactionnels. Ils ont pu approcher le projet de A à Z, tant dans son volet matériel que formel.

Quel public visez-vous : amateur de patrimoine parisien (le cabaret), d’art contemporain, de sciences (anatomie), d’architecture (le Frac, Château de Rentilly) … ?

XF : Tous ces publics ! Je pense que cette exposition, comme d’autres que nous avons réalisées au Château, joue allègrement de ces échanges et liens entre différents territoires. Et heureusement, les choses ne sont pas cloisonnées à ce point… Quelqu’un qui effectivement s’intéresse à l’architecture découvrira avec plaisir le projet mené par Xavier Veilhan, et il ne manquera pas d’être subjugué par les gravures de Dürer. Quelqu’un qui s’intéresse aux sciences sera à coup sûr émerveillé de voir la façon dont Jules Talrich a su représenter l’anatomie, comme il sera fasciné par la manipulation chimique toute artistique d’Hicham Berrada ou par l’interprétation de la radioactivité de Becquerel par Bettina Samson. Quant à l’amateur de cabaret, s’il salivera à l’énoncé d’un menu original du Cabaret du Néant, il pourra tout aussi bien se délecter des chairs mises à jour par d’Agoty ou par Tereza Zelenkovà…

JdL : Le champ est très éclectique mais vous verrez que les œuvres anciennes et contemporaines s’épaulent, les jeunes artistes encore étudiants et ceux qu’ils ont retenu sont des choix éclairants parce qu’ils s’inscrivent en dehors de la vision que l’on a des grandes galeries du marché de l’art. Quand ils choisissent un ancien étudiant des Beaux-Arts comme Géricault, Alain Séchas ou Benoît Pype, c’est révélateur, au même titre que leurs choix de professeurs Jean-Michel Alberola ou Valérie Sonnier. L’ensemble tisse un portrait de ce qu’il y a dans la tête et l’esprit d’un jeune artiste en création aujourd’hui et de ce qu’est l’Ecole dans sa mémoire et son présent.

En quoi ce genre de collaboration participe t-elle d’un renouveau de pratiques du commissariat et du regard sur les expositions ?

XF : Je ne sais pas si ça participe d’un renouveau des pratiques de commissariat, le principe de ces projets et de la programmation menée au Château permet tout au moins de travailler à partir de collections sans le moindre complexe. Pour tout dire, je ne fais pas de distinction entre des projets d’exposition engageant un travail de production avec des artistes et des projets menés avec des œuvres issues de collections.
À chaque fois, il s’agit d’expérimenter et d’être inventif.

En attendant la réouverture des expositions suite aux mesures sanitaires exceptionnelles, nous souhaitons continuer à soutenir les musées, les galeries et manifestations en leur offrant une visibilité pendant cette difficile période.

INFORMATIONS PRATIQUES
Le Cabaret du Néant
/!\ Réouverture prévue à la rentrée de septembre 2020
Frac Île-de-France, Le Château
Parc culturel de Rentilly – Michel Chartier
Bussy-Saint-Martin (77)
Entrée libre
Mer. & Sam. 14h – 18h
Dim. 12h – 18h
http://www.fraciledefrance.com
http://www.beauxartsparis.fr

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