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Rencontre avec Guillaume Désanges : Barbara Chase-Riboud Fondation d’entreprise Hermès, La Verrière

Temps de lecture estimé : 7mins

Artiste américaine vivant à Paris depuis les années 1960, Barbara Chase-Riboud à la fois artiste et romancière développe une relation à la matière qui s’inscrit dans les enjeux du cycle « Matters of Concern » poursuivit par Guillaume Désanges pour la Verrière-Fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles. Puisant dans des sources d’inspiration variées de la statuaire africaine ou océanienne, aux savoirs faires vernaculaires, baroque, art classique ou art textile, cette pratique artistique plurielle est également traversée de questionnements politiques et sociaux majeurs.

Dans un accrochage d’une grande cohérence Guillaume Désanges parvient à donner à cette démarche une dimension très actuelle et revient sur la genèse de ce projet inédit qui renvoie à une certaine invisibilisation des femmes artistes dans le monde de l’art.

En quoi le travail de Barbara Chase-Riboud rejoint-il les enjeux de ce cycle « Matters of Concern » ?

Si le cycle « Matters of Concern » a plusieurs niveaux de référents et d’intentions, le principal concerne la façon dont les artistes réinvestissent la matière, le travail artisanal parfois de savoirs-faires vernaculaires mais en le chargeant de préoccupations éthiques, politiques, écologiques ou thérapeutiques.
Il y a chez Barbara Chase-Riboud un travail de la matière qui reprend des techniques traditionnelles millénaires comme le bronze à la cire perdue associé au tissage de soie, mais au-delà de la dimension formelle, qu’elle charge d’une fonction mémorielle. Son rapport au monument, c’est-à-dire à la sculpture qui a une fonction et une destination, renvoie également à aux enjeux du cycle « Matters of concern » qui ressemble des œuvres avec des statuts indéterminés ou glissants. C’est cette indifférence à la catégorisation et aux disciplines pour privilégier les pratiques mouvantes, qui fait aussi le lien entre les artistes de ce cycle, comme Minia Bibiany entre l’art, l’éducation et la guérison, ou Camille Blatrix entre l’art, l’artisanat virtuose et le design. Il convient enfin de distinguer chez Barbara un travail d’écrivain reconnu en tant que tel. Elle est pleinement écrivain et pleinement artiste, les deux pratiques se nourrissant, notamment dans les sujets abordés : la création elle-même, l’art, mais aussi ce que l’on appelle l’Atlantique noire- le destin de la dispora africaine marqué par le colonialisme et l’esclavage. Sa sculpture qui a une visée commémorative mais aussi possiblement thérapeutique par rapport aux grandes blessures de l’histoire. Tous ces éléments font que Barbara a toute sa place dans ce cycle « Matters of concern », concern étant ce mot anglais qui désigne à la fois l’inquiétude, la conscience et l’attention.

Le choix du titre : Avatars désigne-t-il son panthéon de personnalités ou des identités mouvantes ?

Nous avions pensé à un moment à « Queer steles », pour désigner l’étrangeté de ses scultpures mais le mot « avatar » pointe encore mieux cette identité mouvante, multiple, qui concerne aussi bien l’artiste que et de son style, à la fois figuratif et abstrait, moderne et classique, avec une excentricité baroque contrebalancé par une certaine froideur ou gravité. Tout cela résonne d’une identité incertaine ou en mutation.

Comment réussit-elle à conjuguer à la fois le politique et l’intuition ?

Elle conjugue ces énergies qui chez d’autres seraient contradictoires de manière remarquable puisqu’il y a chez elle à la fois une part d’intentions fortes, mais aussi beaucoup d’intuition. Elle aime les formes et les matières, laisse agir le processus créatif avant de décider de la destination ou la nomination de ses sculptures. Il y a comme une écoute de la matière et une croyance en sa capacité à se révéler elle-même. Pour moi, laisser la matière se développer et presque s’auto-réaliser fait preuve d’une grande humilité, et c’est aussi pourquoi ses sculptures ressemblent parfois sans être jamais identiques, elles se distinguent dans des variations parfois infimes de la matière, qu’elle produit et observe avec beaucoup d’attention.

Importance de Paris dans sa vie

Barbara qui a toujours beaucoup voyagé a une relation particulière avec Paris, ville où elle a beaucoup vécu et travaillé, y a élevé ses enfants et à partir de laquelle un certain nombre de questionnements politiques lui sont apparus notamment cet engagement pour les droits civiques aux Etats Unis qu’elle a suivi depuis Paris. Une distance qui a aiguisé sa conscience politique. Résidant à Paris depuis 1961, c’est une ville que je crois, elle apprécie et juge très inspirante.

L’accrochage réussit cette gageure de dégager une pluralité des pratiques et une grande cohérence

C’était en effet tout l’enjeu de présenter ce travail pluriel dans ses formes mais qui répond à des préoccupations communes. L’accrochage s’est fait à partir d’une prise en compte de l’espace et en créant des dialogues relativement circonscris entre les formes pour créer des perspectives plus que des ensembles séparés, par exemple avec ces magnifiques dessins en noir et blanc qui reprennent des projets de monuments non réalisés placés devant deux sculptures noires très sombres et très fortes. Ailleurs, une sculpture en bronze doré dialogue avec très étagères en métal qui exposent des sculptures plus figuratives et des parchemins et renvoient à la mémoire. IL y aussi une série de dessins réalisés pour l’exposition en fil blanc accrochés en hauteur, comme une fresque ou une écriture sur le mur. C’est une exposition que j’ai eu beaucoup de plaisir à installer même si elle n’était pas évidente, le travail de Barbara étant multiple et le lieu pas extensible, ce qui demandait une certaine précision dans l’accrochage.

Pourquoi est-elle relativement mal connue en France et en Europe ?

Tout comme d’autres artistes que j’ai déjà montré à la Verrière, Hessie, Jacqueline Mesmaeker ou Nil Yalter, ce phénomène renvoie à des questions structurelles et sociales du monde de l’art que l’on connait et qui sont dénoncées encore aujourd’hui même si elles restent non résolues. Etre une artiste femme dans les années 1960 est plus difficile, le travail est sans doute moins considéré. De plus, les formes du travail de Barbara s’inscrivaient dans une époque très orientée vers un art conceptuel et minimal souvent masculin et d’ailleurs américain. Des pratiques qui assumaient un caractère organique de la matière, avec des référents à la sculpture classique et au baroque étaient probablement moins regardées. Entre également en jeu à l’époque une certaine dépolitisation des formes avec un art qui renvoyait plus à des questionnements métaphysiques qu’à des questionnements sociaux. Les travaux de certains artistes étaient parfois jugés trop politiques, trop ethnographiques mais aussi trop formel ou trop figuratif, alors qu’il fallait chercher une sorte de pureté parfois désincarnée des formes, à l’exclusion notable du travail pionnier de Suzanne Pagé à l’ARC où toutes ces artistes ont exposées dans les années 1970. Tout cela concourt au fait que le travail a été sans doute mal perçu et conséquemment invisibilisé dans les institutions françaises, alors même que l’artiste est basée à Paris depuis des décennies. Je ne m’exclus pas en tant que curateur de cette écriture de l’histoire, dont je suis aussi redevable et dont je suis un agent conscient. Donc il ne s’agit pas pour moi de rendre justice, mon objectif n’est pas de critiquer ou de corriger le passé, c’est aujourd’hui que le travail de Barbara Chase-Riboud m’intéresse, c’est aujourd’hui qu’il est important de le montrer et qu’il qui se détache encore plus puissamment sur le fond d’une récente actualité.

INFOS PRATIQUES :
“Avatars”,
Barbara Chase-Riboud
Du 25 septembre au 5 décembre 05/12/2020
Les artistes du Cycle Matters of Concern
La Verrière
50, boulevard de Waterloo
1000 Bruxelles, Belgique
Entrée libre 
du mardi au samedi
 de 12h à 18h
https://www.fondationdentreprisehermes.org

Guillaume Désanges prépare prochainement une exposition pour le Grand Café Saint-Nazaire Chroniques de l’invisible qui réunit les artistes : Ignasi Aballi, Ismaïl Bahri, Eva Barto, Edith Dekyndt et Lois Weinberger autour de ces mêmes questions de l’écologie à travers la trace et l’empreinte.

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime. http://fearofmissingout.over-blog.com

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