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Joji Hashiguchi : We have no place to be – 1980-1982
Sur les chemins de la désillusion

Temps de lecture estimé : 4mins

L’exigeant éditeur new-yorkais Session Press a le don de réhabiliter et remettre au goût du jour quelques figures plus ou moins oubliées de la photographie japonaise. On se souvient ainsi qu’en 2017 paraissait Red Flower. The Women of Okinawa de Mao Ishikawa, dont le tirage original fut épuisé en quelques mois.

We have no place to be – 1980-1982 © Joji Hashiguchi

Nouveau coup de maître et véritable électrochoc en 2020 avec la réédition augmentée de We have no place to be de Joji Hashiguchi. Publiée initialement en 1982 chez Soshisha, cette nouvelle version est enrichie de 30 photographies et – est-il besoin de le préciser ? – les 1.000 exemplaires imprimés semblent déjà avoir trouvé preneur.

Joji Hashiguchi s’est notamment fait connaître en France à l’occasion de l’exposition « Avoir 17 ans au Japon » qui fut visible durant les Rencontres Internationales de la Photographie à Arles en 1989.

We have no place to be – 1980-1982 © Joji Hashiguchi

Fortement influencé par la lecture de la biographie de Christiane Felscherinow – Moi, Christine F., droguée, prostituée (Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, 1978) – Hashiguchi commence à documenter les tourments de la jeunesse japonaise dans les rues de Tokyo au début des années 1980. Il se rend ensuite de 1980 à1982 en Europe puis aux Etats-Unis afin de se frotter à la réalité du quotidien de la jeunesse occidentale. Il arpente ainsi, son appareil photo en bandoulière, les avenues sombres et les coins peu fréquentables de Liverpool, Londres, Nuremberg, Berlin-Ouest et New-York.

We have no place to be – 1980-1982 © Joji Hashiguchi

Au cours de ses errances urbaines et de ses rencontres, il y dresse – à vif et sans concession – le portrait d’une génération désabusée et sans perspective d’avenir, une jeunesse livrée à elle-même, parfois violente et systématiquement en révolte contre le système.

We have no place to be – 1980-1982 © Joji Hashiguchi

Skinheads, punks, rockers, prolos et sans abri anglais ; hippies et camés allemands ; gangs afro-américains et paumés new-yorkais ; faune nocturne, prostituées et petites frappes tokyoïtes, tous émargent au bureau des victimes de la crise économique et sociale et, tous également, dans un élan unanime, poursuivent une quête suicidaire et indistincte vouée aux plaisirs éphémères. Les mauvais alcools coulent à flot et la drogue – sans surprise – brûle les veines et ronge les corps.

C’est la grande Internationale des laissés pour compte, de ceux qui n’atteindront jamais l’âge de 30 ans ou qui bientôt feront la queue devant les caisses d’allocation chômage ou familiale, ou encore ceux qui par frustration rempliront bientôt les urnes des partis nationalistes en plein renaissance en Europe.

Précurseur, Joji Hashiguchi a su capter, comme peu d’autres en son temps, l’esprit d’une époque et le désarroi de sa jeunesse. Ses émules seront nombreux et sont aujourd’hui internationalement reconnus.
Ces portraits et scènes de rue en noir et blanc, aux contrastes marqués et saisissants, cette volonté de capter l’instant présent dans son urgence, au risque du flou ou d’une mise au point apparemment approximative, ne participent pas seulement d’une démarche artistique. Il s’agit bien là également d’un véritable travail documentaire à portée historique.

S’y dévoile un accablant constat sociologique où la révolte – d’où qu’elle vienne – semble inéluctablement vouée à l’échec. Et, à dire le vrai, We have no place to be n’est pas un ouvrage dont on sort totalement indemne. Car ces visages, ces sourires crispés, ces dentitions abîmées sont universels et nous les avons inévitablement croisés, parfois fugacement enviés, voire aimés ou craints.
Et que sont-ils aujourd’hui devenus ?

INFORMATIONS PRATIQUES
We have no place to be : 1980-1982
Liverpool, London, Nuremberg, West Berlin, New York and Tokyo
Joji Hashiguchi
Préfacé par Yoshitomo Nara
Session Press, 2020
256 pages
978-0-578-42908-3
210 mm x 290mm
http://www.sessionpress.com

Nicolas Menut
Nicolas Menut est resposanble des acquisitions documentaires au musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Il a notamment publié « L’Homme blanc. Les représentations de l’Occidental dans les arts non européens » (Chêne, 2010) et « Homme blanc, homme noir : impressions d’Afrique » (Favre, 2015).

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