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Pour leur toute première carte blanche, nos invitées de la semaine, les deux directrices photo de la revue La Déferlante Ingrid Milhaud et Camille Pillias, donne le ton de cette semaine avec ce manifeste pour une iconographie… inclusive, qui casse les stéréotypes (pour s’approcher des réalités) ! Rédiger ce texte n’est malheureusement pas sans conséquence, comme le précise Camille “Fut un temps je n’aurais pas pris le risque d’écrire ce papier. Parce que je savais ce qu’il m’aurait coûté professionnellement“. Ce texte rappelle que le rôle d’un·e iconographe est essentiel pour refléter notre société sans oublier ceux·elles qu’on choisit, aujourd’hui trop souvent, de cacher.

« t’en as pas une un peu plus bandante? », « pour le micro trottoir, tu choisis pas des moches hein », « je préfère celle où elle a du rouge à lèvre », « Ok, c’est elle qui parle, mais lui il est plus connu »,« mouais, c’est un sujet qui concerne que les gonzesses, on s’en fout»,« enfin, si y a que des mecs sur la photo, c’est juste parce qu’il y avait pas de meuf, j’y peux rien moi » …

Ah, vous avez cru un instant que j’allais vous dire qu’on manque de peau, de nibards et de duck face dans nos magazines? Ceux qui me connaissent ne seront pas tombés dans le panneau, pour les autres, mea culpa, le piège était grossier, mais si j’avais titré mon article tel que je le souhaitais vraiment, seriez-vous en train de le lire? Si j’avais parlé de féminisme, ne seriez-vous pas partis en courant? Pire encore, si j’avais titré Manifeste pour une iconographie inclusive, n’auriez-vous pas déjà rangé mon propos dans la catégorie, au choix:

  • “elles ont rien d’autre à foutre que pinailler, y a pas des causes plus importantes?”
  • “l’écriture inclusive c’est déjà illisible et un massacre de la langue française, alors une iconographie inclusive, au secours…”
  • “non, mais moi je suis pas comme ça, je fais attention”
  • “on peut plus rien dire, c’est dangereux, le wokisme, la cancel culture, les feminazie, c’est le nouveau fascisme, la fin de la liberté d’expression”
  • “on fait du journalisme, c’est pas de notre faute si y a pas de nana dans l’actualité”

J’en oublie probablement, mais, avouez que, homme ou femme, vous avez pensé ça à un moment face à un article féministe ?
Pour tout vous dire, par moment, moi aussi j’ai pensé ça, parce que, pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne naît pas féministe, on le devient. Et ça peut être long. Et inconfortable. (Mais c’est accessible à tous…)

Le féminisme n’a jamais tué personne. Le machisme tue tous les jours. Benoîte Groult

Il faut que je vous parle un instant de mon propre cas. il me semble que c’est important pour signifier la difficulté d’aborder, dans le milieu de la photo de presse, les problématiques d’égalité hommes-femmes et de représentation des minorités. Et pourquoi, même en adhérant à certaines des idées que j’évoquerais ci-dessous, il n’est pas si évident de se faire entendre ou d’espérer simplement en discuter :

Fut un temps, je n’aurais pas pris le risque d’écrire ce papier. Parce que je savais ce qu’il m’aurait coûté professionnellement. Une case supplémentaire d’emmerdeuse, et des piges en moins. Et un milieu qui vous range hâtivement dans une case et cesse de vous regarder d’égal à égal, pour ne pas trop se confronter à ses usages et privilèges.
J’en ai perdu des relations, la plupart silencieusement, juste pour avoir eu le malheur d’être amie avec celles qui ont eu le courage de s’exposer pour nous toutes. On m’a reproché de simples like sur les réseaux sociaux, sans même prendre le temps de discuter ou d’essayer de comprendre. Alors écrire un article sur l’iconographie inclusive dans une des publications en vue de la photographie francophone, vous imaginez…

Si je vous inflige aujourd’hui cette lecture pénible, c’est parce que j’ai la chance de travailler pour une revue féministe, c’est sa ligne éditoriale, j’ai eu soudain moins peur des conséquences, je me suis sentie plus légitime. Ces questions-là ont maintenant un cadre où la rédaction les accueillent à bras ouverts, et est heureuse que je les porte publiquement.
Mais est-ce normal que la peur des conséquences nous fasse taire? que le désaccord soit source d’exclusion alors qu’il se satisferait d’un statu quo?

Tout est intéressant pourvu qu’on le regarde assez longtemps” Gustave Flaubert

Pourtant. Être journaliste, être iconographe, féministe ou pas, ça devrait toujours être quelqu’un qui va vous emmerder en vous poussant à réfléchir aux choix des images qui illustrent nos publications, pas juste aux choix esthétiques, mais aux choix symboliques, sémiologiques… C’est être responsable du message que l’on délivre. De la ligne éditoriale que l’on révèle, y compris par le biais des images. Être iconographe, ça ne devrait jamais être confortable, cela devrait toujours être source de questions sur nos responsabilités. Sur les stéréotypes que l’on peut véhiculer, sur le monde que l’on veut donner à voir, sur les représentations que l’on nourrit… Est ce que toutes les rédactions ne devraient pas être concernées par cette question?

Vouloir une iconographie féministe, c’est se préoccuper de la représentation de 50% de la population, une broutille n’est ce pas? et une iconographie inclusive, prenant en compte les autres minorités: handicapés, racisés, obèses, personnes âgées, Lgbtq, étrangers…, c’est bien plus de 50 % de la population. N’importe quelle publication devrait être intéressée par cette problématique ayant trait à la représentation de son lectorat potentiel, et pourtant… un chiffre parmi d’autres :

La présence dans les médias des femmes expertes a été relevée en juin 2020 dans le rapport du CSA en France : seulement 20 % des expert·e·s interrogé·e·s sont des femmes .

Le journalisme est un art du point de vue, on choisit un angle, on a une ligne éditoriale, en choisissant une image, dont la ou le photographe a lui-même choisi le cadre. Nous affirmons une position, s’abriter derrière l’idée de l’actualité comme vérité unique est un mensonge qui nous arrange, faire l’effort de trouver les femmes sur un événement est un muscle que nous devons apprendre à travailler, en tant qu’éditeur et en tant que commanditaire.

L’égalité ne s’ancrera que si l’on se pose la question partout et tout le temps” Fanny Lignon

La société bruisse d’un besoin de changement (et notre travail de journaliste n’est-il pas d’écouter le bruit du monde?). Les jeunes demandent à être entendus sur leur futur climatique, les femmes demandent à être entendues face aux attaques qu’elles subissent, les racisés demandent à être entendus comme victimes des violences et injustices policières, Les ‘boomers’ sont suspectés de truster toutes les places de pouvoir, mais les rides et les cheveux blancs n’ont pas de place dans les images. La province vient crier son existence des ronds-points aux Champs-Elysées. Les obèses assumant leur corps sont pointées du doigt comme une anomalie lorsqu’elles sont récompensées aux victoires de la musique, et les joueuses de tennis assumant leur fragilité psychique sont conspuées par les journalistes sportifs. J’entends d’ici les cris d’orfraie sur le journalisme empêché (Yseult vient justement de tacler Le monde, et les réseaux grincent de commentaires outrés) Mais est-ce que nos médias ne manquent pas cruellement d’incarnations de la pluralité de la société, des minorités de fait qui peinent à se faire entendre autrement que par le coup d’éclat ou la radicalité? Jusqu’à prendre le risque de ne plus nous répondre pour nous signifier que nous ne sommes pas les organes d’information du futur? De revendiquer leur part de ce que Frédéric Lordon appelle la méta-machine affectante?

« On arrête tous ces récits qui ne marchent plus, qui sont devenus nuisibles »
Alice Zeniter, in Je suis une fille sans histoire

Car le journalisme est bien une affaire de récit, qui doit certes nous informer, mais aussi nous toucher, nous intéresser, nous concerner? Ce que disent les femmes, les jeunes, les gros, les ruraux, les banlieusards, les LGBT, et tous les autres invisibilisés, c’est que le récit collectif que portent nos médias ne parlent pas d’eux.

L’écrivaine (oui, je sais, c’est laid ce mot, mais croyez René Char, à le voir, vous vous habituerez – et je vous ai épargné autrice, je ne voudrais pas que vous fassiez une syncope…) je disais donc, l’écrivaine Ursula K. Le Guin a décrit assez justement le problème des récits dominants dans son texte La théorie de la fiction-panier. Narrant la façon dont, dès le paléolithique, le récit héroïque du chasseur a pris le pas sur celui des pourtant majoritaires cueilleurs, et la façon dont notre imaginaire est désormais peuplé d’histoires qui ne sont pas les nôtres. Plus récemment la cinéaste Céline Sciamma, l’autrice (oups …) Alice Zeniter ont aussi revendiqué la nécessité de créer des récits alternatifs à l’histoire dominante. La fiction est de plus en plus traversée par ces questions, rejoignant parfois la politique sur la nécessité de nouvelles utopies et d’histoires les rendant envisageables, le romancier Alain Damasio parle lui, de guerres des imaginaires.

Nous sommes tous façonnés par les lectures et les images auxquelles nous avons eu, ou pas, accès dans l’enfance, et par les transgressions que nous avons du faire, plus tard, pour ne pas considérer – sans même parler de l’homme ou la femme que l’on pense devoir être – que notre morale, notre éthique, nos idéaux ou simplement notre rapport au monde, ne sont pas forcement celui des petits filles modèles, de Tintin, de l’oncle Picsou, de Mowgli ou de Julien Sorel…
Ces influences des représentations cessent-elles à l’âge adulte? Pourquoi serions nous soudain épargnés par ce pouvoir normatif qui teinte nos quotidiens et surtout, prenons-nous le temps de l’interroger, de le déconstruire? Et d’imaginer ce que vivent celles et ceux qui ne sont jamais sur la photo?

Pourquoi n’envisageons nous que trop rarement l’iconographie comme un récit?

Et si, trop obsédés par la question du pouvoir des images sur les événements, qui hante le photojournalisme, nous avions délaissé l’image comme porteuse de récit ordinaire?
Si nous avions occulté la puissance et la possibilité de la circulation des idées par les images, et ses conséquences?

Une des premières causes de cet impensé est probablement la confusion entre photographie et iconographie, que cela viennent de certains photographes qui s’improvisent iconographes et qui ne choisissent les images que selon des critères esthétiques une fois évacuée la question du où et quand; de certains graphistes réduisant l’image à un élément de maquette dépourvu de sens, simple brique architecturale et colorée de la page; ou de rédacteurs en chef imprégnés de la sacro-sainte culture du texte à la française, à laquelle l’image ne doit pas faire d’ombre. Et de ce mépris général découle ainsi le rapport aux iconographes elles-même, car elles sont majoritairement femmes, contrairement aux 3 métiers cités précédemment. Et le service photo est souvent celui où l’on place arbitrairement des employés administratifs que l’on veut récompenser, ou que l’on doit changer de poste. Ils n’en sont pas moins compétents, mais moins considérés, assurément.
Conséquence de ce fragile et difficile équilibre au sein de nos rédactions, on pense l’image, unique, sans penser langage ni contexte. Et chacun reste persuadé que son langage prime sur l’autre. Pourtant ces différents signes, ces différentes écritures, devraient toutes être au service du même message, l’information; l’un, ossature, l’autre, peau, le troisième, sang ou organe, le tout faisant système.
L’image n’est pas une entité individuelle, isolée.

Elle est d’abord le résultat d’une succession de choix, ceux de la personne qui appuie sur le déclencheur, choisit la lumière, le cadre et ce qu’il contient; celui de l’éditeur ou l’éditrice qui la sélectionnera parmi les autres images de la série réalisée sur le même événement; ceux de la personne qui l’indexera, et lui donnera la possibilité d’être trouvée, retrouvée, identifiée, puis enfin le choix de la rédaction, fruit d’autant de regards singuliers qu’il y a de journalistes, de graphistes et d’iconographes. Que d’étapes subjectives qui colorent déjà le récit.
Auxquelles il faudra ajouter l’espace dans laquelle la photo s’insère, le titre à laquelle on l’associe, les autres images qui lui tiendront compagnie dans le dit espace. Tout un contexte qui va recevoir ce récit, pour le teinter encore.
Car l’iconographie consiste bien à écrire avec l’image, elle est langage, l’iconographie n’est pas une image que l’on choisit pour elle-même, elle n’est pas le mot, elle est la phrase, elle dialogue, va à la rencontre et cohabite. Et surtout, elle véhicule des idées, d’autres idées que celles que l’image seule inspire. Des idées que l’on peut choisir, et d’autres que l’on ne verra pas venir.

Préjugés et stéréotypes

Ce n’est pas une science exacte. Car c’est aussi une histoire de regard. Le nôtre, et celui des lectrices et lecteurs que l’on ne peut pas anticiper. Chasseurs ou cueilleurs, d’où vient le récit que nous offrons? Que banalisons-nous? Quels sont les préjugés et les stéréotypes que nous laissons s’installer?
Impossible d’offrir un récit inclusif sans situer les points de vue de celles et ceux qui produisent ou choisissent les images. C’est-à dire expliciter la place que l’on a dans les rapports sociaux. Où sommes-nous dominants? où sommes-nous minorité? Nommer nos privilèges, nommer notre subjectivité, pour avoir conscience du récit que nous offrons et pouvoir le déconstruire, l’adapter, le modifier ou l’assumer. L’exercice a finalement beaucoup à voir avec l’affirmation d’une ligne éditoriale, bien que sa retranscription en image soit trop souvent un autre impensé des rédactions.

Une fois notre point de vue situé, nous pouvons nous poser la question des conséquences des images que nous choisissons; des associations, accumulations et répétitions d’images que nous construisons. Quelles conséquences pourraient avoir l’usage de telle représentation, même, ou surtout quand la photo est belle :
Cette femme dont la tête est hors champs, de fait objectifiée, ne la rendons nous pas banale, habituelle ou normale à force de privilégier ce cadrage? Ces enfants dénudés alors que les corps nus n’ont rien à voir avec le sujet, quel usage du corps induisons-nous? Ce repas de famille, pour illustrer un article sur l’alimentation des français, ou la femme est debout servant le plat, et le père assis et réjouis? N’existe t-il pas d’alternatives permettant de raconter d’autres modèles familiaux? Cette image pour raconter la réouverture des bars, avec un groupe de mecs seuls? Cet article sur les maires, forcément celui d’une grande ville? La personne qui fait le ménage, forcement femme? forcément noire?

Les questions à se poser sont de 3 types:
– Y a t’il un déséquilibre de représentation des personnes dans les images?
– Y a t’il déséquilibre en tant que sujet, manque du point de vue des femmes et des minorités?
– Mes images contiennent t’elles des stéréotypes? Quelles sont les idées qu’elles sous-entendent?

« Si le temps n’est pas mûr nous devons faire mûrir le temps », Dorothy Height

Une fois le muscle de la déconstruction travaillé, vous verrez, le marathon de l’iconographie inclusive devrait ressembler à une promenade dominicale… Nous pouvons réfléchir aux nouveaux récits; que souhaitons-nous particulièrement raconter, quelle minorité doit-on visibiliser en premier selon l’angle et l’identité de notre titre? Comment modifier nos briefs aux photographes pour les pousser eux-même à faire ce travail? Quels sujets proposer à la rédaction pour rétablir un déséquilibre de représentation, quels sont les stéréotypes spécifiques à notre journal. Là c’est votre travail de narrateur qui commence enfin…

Il ne s’agit pas de refléter une vérité absolue, une exhaustivité mais bien de créer des alternatives, pour diminuer l’injustice qu’est l’invisibilisation. J’aime bien cette phrase, du peu sympathique et plus que misogyne Picasso, “l’art est un mensonge qui nous permet de dire la vérité“. La photographie revendiquant le double statut d’art et d’information, approprions-nous cette idée. En choisissant une photo plutôt qu’une autre, un mensonge plutôt qu’un autre, nous servons une ligne éditoriale égalitaire et inclusive, une vérité que l’on choisit. Du journalisme en somme….


Mode d’emploi pour une iconographie inclusive.

“Les féministes n’ont pas d’avenir radieux à proposer, même si elles cherchent à transformer un présent odieux.” Diane Lamoureux à propos de la pensée de Françoise Collin

Voici une trame pour vous accompagner dans la mise en place d’une iconographie inclusive.
La mauvaise nouvelle, il faut que je vous l’avoue, c’est que c’est tout sauf facile et reposant, le chemin n’est jamais fini, beaucoup vous riront au nez ou vous reprocheront de les empêcher de tourner en rond. Mais proposer des récits différents, pousser la rédaction à se poser de nouvelles questions aura au moins le pouvoir de susciter le débat, hors n’est-ce pas le débat, au sens noble de la controverse, qui est le plus nécessaire pour faire avancer les choses? Certains vous diront non, se braqueront peut-être mais petit à petit choisiront d’autres images… Il ne s’agit pas de devenir des ayatollah de l’inclusivité, il ne s’agit pas d’une finalité, mais de faire bouger les lignes, de faire grossir la vague post #metoo…

Beauté? L’image étant, associée au titre, la porte d’entrée vers le texte, on a banalisé l’idée simpliste qu’elle devait être séduisante. Elle pourrait pourtant être dérangeante, intrigante, provocante, elle retiendrait tout autant notre attention. et même en admettant cette vision finalement très réductrice, n’y a t’il qu’une seule façon de séduire? Produire une iconographie inclusive, c’est peut être commencer à réfléchir à ce que l’on pense être la beauté. Est ce qu’une personne photographiée est belle parce que ses caractéristiques plastiques correspondent à un canon de beauté? Parce que la personne qui l’a photographié, (aidé par les artifices que sont la lumière, l’éventuel maquillage ou stylisme, la retouche, et bien sûr le choix du cadre, de la position, de la composition…) l’a rendue belle? Ou parce que la personne prenant la photo a su capter ce qui était beau en elle? Mais surtout, est-il nécessaire d’être beau? Et si la beauté, ça n’était pas, surtout, être pertinent et respectueux?

Quelques références très utiles:

Le Male gaze
La principale théorie féministe qui a été formulé sur le regard est le «Male gaze» proposée par Laura Mulvey à propos du cinéma en 1975. Elle y développe l’idée que la culture visuelle dominante imposerait de fait au public d’adopter une perspective d’homme hétérosexuel, objectifiant la femme. Un modèle où les personnages masculins sont actifs, et les personnages féminins sont façonnés pour être regardés et sexualisés. Énormément de photographies sont réalisées selon ce même regard masculin sans qu’on le remette en question. Le male gaze est présent à 3 niveaux: dans le regard du réalisateur ou du photographe, dans le comportement des personnages masculins représentés à l’image, et dans le regard du lecteur/ spectateur.

Le blason:
Au départ petit poème consacré à un élément isolé du corps d’une femme, souvent repris en littérature où l’on va signifier l’aspect séduisant d’une femme par un détail de son corps. En photographie, cela correspond au fait de s’attarder sur un seul morceau d’un corps féminin, alors que cela n’a aucun rapport avec ce pourquoi cette femme est photographiée, et rendant son corps utilisable.

Le test de Bechdel, ou test de Bechdel-Wallace, qui vise à mettre en évidence la surreprésentation des protagonistes masculins ou la sous-représentation de personnages féminins dans une œuvre de fiction.
Il doit y avoir au moins deux femmes nommées (nom/prénom) dans l’œuvre ;
qui parlent ensemble ;
et qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme.
un équivalent photographique pourrait être:
Il doit y avoir une femme dans la photo. elle doit être le sujet direct, pas juste une personne dans le champs, ou un faire valoir. On doit pouvoir la mentionner dans la légende.
S’il y a plusieurs personnages, et qu’il y a un homme, il doit être lui aussi le sujet direct de l’article, sinon il n’a rien à faire dans l’image.
Les détails de son corps ne doivent pas être le sujet de la photo, si son corps n’est pas le sujet de l’article.
Sa pose ne doit pas lui avoir été imposée avec un présupposé rôle lié à son genre: séductrice/ douce/ maternelle/ gérant la famille ou son intérieur, mais par elle-même.

Le test de la lampe sexy est aussi d’une efficacité redoutable, il propose simplement de remplacer un personnage féminin par une lampe, et de voir si le récit est modifié.

Quelques questions à se poser :

Préalable:
– Situer les points de vue de celles et ceux qui produisent et/ou choisissent les images
– À regarder sur l’ensemble d’une publication ou sur une période donnée :
• Quel est l’équilibre des représentations de femmes, des personnes racisées, de personnes handicapées, de personnes âgées, jeunes, LGBT, aux corps hors normes (gros, maigres, grands, petits…), racisés, de différentes origines sociales, connues ou inconnues….
•  Selon la ligne éditoriale, évidemment pour un magazine pour les 20-30 ans, l’idée n’est pas de mettre des personnes âgées. Et quoi que. Bien sûr, ils ne seront pas le sujet principal de vos articles, mais qu’est ce qui empêche d’avoir des images où les jeunes sont en présence de vieux? Entre 2 images de jeunes sur un skate park, je peux prendre celle avec le papi, là, assis sur le banc en arrière plan.
• L’équilibre n’est jamais parfait, il s’agit juste de ne pas oublier de rééquilibrer régulièrement, et de réfléchir pour chaque journal ou l’on peut rapporter de la diversité, sans trahir la ligne éditoriale.
– Valoriser d’autres modèles de femmes et d’hommes que ceux qui nous enferment dans des rôles genrés ( l’homme fort, la femme maternante etc…)

Dans une image :
– S’interroger sur ce qui dans l’image a été obtenue sous la contrainte ou la pression
– Ai-je privilégié ce qui concerne la séduction, la beauté corporelle dans mon choix de l’image d’une femme? Ai-je privilégié un détail du corps de la femme alors que ça n’est pas le sujet ( la femme blason).
– Qu’est ce que la mise en scène semble faire subir à la femme ou à la personne photographiée (domination/ fragilisation/ humiliation/ alteration-disparition/ inconfort-desequilibre…)
– La personne photographiée a-t-elle conscience des conséquences possibles de la publication de la représentation d’elle-même qu’a provoquées la prise de vue?
– Le contexte, le décor de la photographie induit t’il une idée qui n’a rien à voir avec le sujet pour lequel la personne est photographiée?
– Quelle est la raison pour laquelle je choisis l’image d’une femme, est ce que vraiment cette raison est propre a son genre? ( exemple: je choisis une image pour apporter de la douceur, donc, d’une femme.)
– Est ce que ce sujet ne peut se traiter que par le choix d’un genre? ( si c’est un sujet sur l’intimité, ou la gestion de la maison, dois je forcement l’illustrer par une femme?)

Etre une femme photographe ou d’une minorité ne garantit pas la production d’une photographie inclusive, hélas.
Représenter des femmes ne garantit pas non plus une représentation dénuée de sexisme.

Ici, je n’ai abordé que l’iconographie, mais il est urgent aussi de se poser la question de l’inclusivité chez les photographes…

SOURCES

https://www.csa.fr/Informer/Collections-du-CSA/Observatoire-de-la-diversite/La-representation-des-femmes-dans-les-medias-audiovisuels-pendant-l-epidemie-de-Covid-19
Ursula K. Le Guin, la théorie de la fiction-panier
https://www.terrestres.org/2018/10/14/la-theorie-de-la-fiction-panier/
Alice Zeniter, je suis une fille sans histoire
https://www.arche-editeur.com/livre/je-suis-une-fille-sans-histoire-705
Alain Damasio, la guerre des imaginaires
https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/les-utopies-concretes-dalain-damasio
Frédéric Lordon, la société des affects
https://www.seuil.com/ouvrage/la-societe-des-affects-frederic-lordon/9782021119831
Les images ont elles un pouvoir
http://imagesociale.fr/6509
Le male gaze

Au-delà du plaisir visuel


L’idée d’image, Marie-Claire Ropars-Wuilleumier
https://books.openedition.org/puv/653?lang=fr

Photo de couverture : © Marie Docher

La Rédaction
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