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Quatre ans après l’annonce de sa création, l’Institut pour la Photographie vient de clore sa phase de préfiguration en proposant un éventail varié de réalisations issues de son projet ambitieux, consacré aussi bien à la conservation de fonds patrimoniaux, à la production contemporaine, à la recherche et à l’action culturelle qu’à l’édition. Un premier pari réussi, avant la fermeture des lieux pour d’importants travaux de rénovation et de construction.

La photographie selon Agnès Varda ? « C’est aimer les images. Toutes les images: les cartes postales, les reproductions de tableaux, les photos d’amateurs, celles des grands photographes, celles offertes par la rue ou celles qui surgissent dans la chambre noire. Peu importe. »
Et de conclure : « Ce qui compte, c’est le regard qu’on porte sur elles. Au fond, une image n’existe que si elle est regardée. »

Agnès Varda dans son laboratoire, rue Daguerre, circa 1952. Photographe inconnu. © Succession Varda.

C’est ainsi que la grande petite dame qui se réclamait de trois vies – de photographe, de cinéaste et d’artiste visuelle – s’est confiée à Polka Magazine peu avant de nous quitter en mars 2019 (“Dans l’atelier de… Agnès Varda”, Sarah Petitbon, Polka n° 44, novembre 2018, p. 149). Grâce à un dépôt de ses enfants, Rosalie Varda et Mathieu Démy, des traces essentielles de la première vie – l’ensemble de ses négatifs, planches contacts et tirages contacts – se trouvent parmi les trois premiers fonds photographiques accueillis par l’Institut pour la Photographie (aux côtés du dépôt du photographe documentaire Jean-Louis Schoellkopf de ses négatifs, ektachromes, tirages contacts et archives papier et du don de l’ensemble des archives de la photographe-portraitiste Bettina Rheims).

Agnès Varda , Petit chien 1949 Paris © Succession Agnès Varda Collection Rosalie Varda

Agnès Varda, Sel, 1951 © Succession Agnès Varda, Collection Rosalie Varda

Agnès Varda Mardi gras 1953 Paris © Succession Agnès Varda Collection Rosalie Varda

Comme le souligne la directrice de l’Institut, Anne Lacoste, qui a pris ses fonctions dès septembre 2017 pour définir les grandes lignes du programme scientifique et culturel, « L’archive est au coeur du projet. C’est ce qui va nourrir les expositions, la recherche, la pédagogie, les éditions, nous permettre de montrer la diversité des usages et des formes de la photographie. » D’où la place de prédilection qu’occupent ces trois premiers fonds dans les « Perspectives » proposées au public avant la fermeture des lieux pour au moins deux ans de travaux.

Agnès Varda, « Expo 54 ». L’accrochage dans la courette de sa maison-laboratoire de la rue Daguerre (proposition de reconstitution). © Thomas Karges.

Agnès Varda, « Expo 54 ». Sélection des archives retrouvées par sa fille, Rosalie, dans la « maille à trésors » de la rue Daguerre . © Thomas Karges.

Agnès Varda, « Expo 54 ». Planches et tirages contacts. © Thomas Karges.

Pour ne parler que de l’installation « Expo 54 » consacrée avec intelligence et tendresse à Agnès Varda, ce véritable portrait de l’artiste en jeune photographe et future cinéaste permet au public de découvrir une reconstitution – au conditionnel, en l’absence de documentation – de sa première exposition, en 1954, qui a pris la forme d’un accrochage de tirages – portraits, objets, nus et autres bribes du quotidien – dans la courette de sa désormais légendaire maison-labo de la rue Daguerre, mais aussi d’entrer dans l’intimité du labo lui-même via une sélection de planches et tirages contacts déposés à l’horizontale, façon labo, sur de simples tables. Photographique dans sa matière et cinématographique dans sa mise en espace, cette installation aurait sans doute plu à Agnès Varda. Et il est fort à parier que, dans son éventuelle (quatrième) vie après la vie, elle soit contente que ses archives rejoignent le projet en devenir de l’Institut pour que ses images rencontrent de nouveaux regards.

Ezio D’Agostino, « True Faith ». entrée de l’installation avec, à gauche, un film d’époque enregistré sur les lieux d’une apparition. © Ezio D’Agostino.

Ezio D’Agostino, « True Faith ». Vue d’installation. © Ezio D’Agostino.

Ezio D’Agostino, « True Faith ». Lieu d’apparition (Jésus Christ, 2012). © Ezio D’Agostino.

Ezio D’Agostino, « True Faith ». Livret de témoignages (Jésus Christ, 2012). © Ezio D’Agostino.

Bien qu’issu d’autres contextes – de génération, de géographie, de méthode et de médias – le projet du photographe Ezio d’Agostino, « True Faith », fait écho au credo d’Agnès Varda en confrontant images et regards autour d’un phénomène aussi évident pour les uns qu’invisible pour les autres : les apparitions d’images religieuses. Derrière ce projet au long cours, enchaînant depuis 2014 recherches historiques et théoriques, enquêtes de terrain, entretiens et prises de vue à la chambre, est un souvenir d’enfance: la visite à l’âge de sept ans du site d’une apparition du visage du Christ sur la branche cassée d’un olivier en sa Calabre natale. L’enfant n’a vu qu’une branche cassée, tout comme il n’a vu pendant ses prises de vue que la paroi humide d’une grotte, un mur fissuré, une pompe d’essence ou des décorations cérémoniales dans une église. Pour ses interlocuteurs, qu’il appelle les “voyants”, ses photographies constituent des documents de ce qui reste invisible pour lui-même.

Sur le “terrain” de l’Institut pour la Photographie (où le photographe a reçu en 2020 l’une des quatre bourses annuelles de soutien à la recherche et à la création), seize images de son corpus, imprimées sur ektachrome et rétroéclairées, flottent dans la nuit noire d’une installation qui plonge les nvisiteurs au milieu d’un champ d’apparitions photographiques. Chacun et chacune est libre de s’interroger sur le fait religieux, le fait photographique ou les interférences entre les deux. À l’aide (ou non) d’un petit livret où sont recueillis les témoignages des « voyants ».

Toujours sous la signe de la photographie selon Agnès Varda, une troisième installation relève le défi – majeur – de donner à voir, au sens propre comme au sens figuré, cet autre univers photographique qu’est le livre. Impulsée par la donation inespérée de la bibliothèque de Lucien Birgé – à terme, plus de 25 000 livres de photographie collectionnés depuis cinq décennies par ce mathématicien et amateur de photographie –, « Le livre photographique, Un espace expérimental visuel » est tout sauf un étalage de « trésors ». Au contraire, les ouvrages – de pays, périodes, thématiques et notoriété différents – sont mis en valeur par un propos-parcours construit autour des choix artistiques et graphiques qui « font livre ». Et qui transforme les deux salles elles-mêmes en un espace expérimental visuel, où le public est libre de faire son propre chemin entre les livres, déployés à plat dans des vitrines de protection, ou de suivre le sens d’une « visite commentée» à travers des textes admirablement concis, des agrandissements de certaines pages et des vidéos longeant les murs au-dessus.

« Le livre photographique : un espace expérimental ». Première salle vue de l’entrée. © Thomas Karges.

Le livre photographique : un espace expérimental ». Leporellos de la collection de Lucien Birgé :
Yoshikatsu Sugano et Yoshikazu Suzuki, Ginza Kaiwai, Ginza Haccho, 1954, photogravure.
Ed Ruscha, Every Building on the Sunset Strip, 1966, offset. © Thomas Karges.

« Le livre photographique : un espace expérimental ». Section 4, Une expérience immersive. © Thomas Karges.

« Le livre photographique : un espace expérimental ». Section 3, Jeux d’échelle. © Thomas Karges.

Si ce dispositif est à l’image de la collection de Lucien Birgé (qui se défend d’être bibliophile, expliquant qu’il cherche plutôt à « couvrir l’histoire de la photographie autant que je peux »), il reflète tout autant la démarche plus globale de l’Institut, qui parvient non seulement à intégrer ses différentes missions entre elles mais aussi, au niveau des pratiques qui y répondent, à créer une formidable dynamique entre les photographies, les photographes, la photographie et leurs multiples publics. Quand on demande à Anne Laporte de parler des processus à l’oeuvre dans ce qu’elle appelle la « concrétisation de notre programme », des mots comme échange, souplesse, temps et chance sont récurrents : des échanges pour constituer des fonds d’archives, pour engager les personnes à l’origine des fonds dans les projets qui en découlent, pour travailler avec d’autres structures dans la région et au-delà, pour chercher de nouveaux partenaires publics et privés ; la souplesse pour faire évoluer les grandes lignes du projet, pour s’adapter aux imprévus et « savoir saisir les occasions qui se présentent » (telle la création d’une annexe à la bibliothèque pour la consultation des livres photographiques de la donation Lucien Birgé) ; le temps qu’il faut prendre à chaque étape et en fonction de chaque projet, du temps long du chantier architectural ou du traitement des archives au court terme des activités de l’action culturelle.

Quant à la chance, Anne Lacoste la reconnaît sous de multiples formes : la chance de travailler avec la photographie, un « support souple », la chance d’avoir pu voir ce qui plaisait aux publics pendant la période de préfiguration, la chance de recevoir la collection de Lucien Birgé. Auxquelles il faudrait sans doute ajouter la chance d’avoir un budget de fonctionnement annuel estimé à quelques 3 à 5 millions d’euros et une enveloppe de 12 millions d’euros pour les travaux mais il faut dire aussi que cette largesse de la part de la région Hauts-de-France commence à bénéficier également les petites structures déjà installées sur le territoire, à travers, par exemple, la mutualisation des ressources, tel Le portail du livre photo répertoriant actuellement les fonds documentaires de cinq bibliothèques.

Et il y a sans doute une autre chance qui est tout sauf un monopole de l’Institut de la Photographie, à condition de savoir en bénéficier : la possibilité de faire autrement les choses. Si la France peut se vanter de sa forte concentration d’institutions dédiées à la photographie, cet héritage peut aussi constituer un poids, au niveau des pratiques comme des mentalités. On peut bien « suivre » tel ou tel lieu sur Facebook, Twitter et Instagram mais quand on se trouve sur place devant des cimaises surchargés de photos joliment encadrées comme des tableaux, on peut – ou doit – s’interroger sur le décalage entre ces « expositions-événements » d’un autre siècle et les multiples possibilités de voir la photographie – et le monde – aujourd’hui.

Merci Agnès Varda, la mère spirituelle de nous toutes et tous.

INFORMATIONS PRATIQUES

ven08oct(oct 8)10 h 00 mindim05déc(déc 5)18 h 00 minExpo54Agnès VardaL’Institut pour la photographie, 11, rue de Thionville 59 000 LilleType d'événement:Exposition,Photographie


Événement terminé
http://institut-photo.com

Pendant la fermeture d’environ deux ans pour travaux, les activités de l’Institut se poursuivent hors les murs.
A NOTER : L’appel à candidature pour le Programme de Soutien à la Recherche et à la Création 2022 reste ouvert jusqu’au 10 décembre 2021.

mer27oct(oct 27)7 h 00 minven10déc(déc 10)15 h 00 minÉdition 2022 du Programme de soutien à la recherche et à la création Images des résistancesL’Institut pour la photographie, 11, rue de Thionville 59 000 LilleType d'événement:PhotographieType d'événement 2:Bourse

Miriam Rosen
Voyageuse immobile, Miriam Rosen parcourt le monde à travers les images et les textes. Elle écrit depuis de nombreuses années sur la photo et le cinéma dans des journaux et des revues tels que  Libération, Mouvement, Le Journal de la Photographie, Artforum, Aperture et Camera Austria. Ce feuilleton consacré aux vidéos syriennes depuis le soulèvement de mars 2011 complète le portfolio « Syrie, intimes convictions » paru dans Fisheye Magazine n° 21, novembre-décembre 2016.

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