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Photo Climat est une biennale sociale et environnementale qui est née à l’automne 2021 sous l’impulsion de son fondateur, l’artiste photographe, Nicolas Henry. Sa seconde édition vient d’ouvrir ses portes à Paris et dans certaines municipalités du Grand Paris Sud Est, avec un programme d’expositions gratuites dans l’espace public autour de quatre grandes thématiques. Si la manifestation met au cœur de ses préoccupations les enjeux environnementaux et sociaux à travers les actions des associations, cette année elle s’engage pour la visibilité des femmes photographes, avec un espace dédié, place de la Bastille. Pour nous présenter cette nouvelle édition, Nicolas a répondu à nos questions.

Portrait de Nicolas Henry

9 Lives : Pourquoi et dans quelles circonstances avez-vous créé la Biennale Photo Climat ?

Nicolas Henry : Je suis photographe et portraitiste et dans mon travail, je réalise des mises en scène à l’aide de nombreux objets. Il y a quelques années, Emmaüs m’a contacté pour produire un projet artistique à l’occasion de leur 70ème anniversaire. Pendant un an et demi, j’ai travaillé sur la grande pauvreté et nous avons restitué cette série de photographies et de portraits des compagnons d’Emmaüs dans une grande arche située devant le Louvre, place du Palais Royal. Cette exposition en grand format n’est pas passée inaperçue, et d’autres structures, associations ou organisations non gouvernementales m’ont demandé de produire d’autres projets… Et c’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il fallait ouvrir ce types de projets aux autres photographes. J’ai donc confié mon envie de créer un festival qui aurait pour but de mettre en avant les actions des associations auprès de la Mairie de Paris et du ministère, car la demande est très forte. En France, il y a 12 millions de bénévoles dans les associations et il était important de créer un événement qui mêle à la fois l’engagement artistique et social avec des scénographies « extraordinaires ». J’ai tout de suite reçu un excellent accueil pour ce projet, alors je me suis lancé ! La première édition, qui a ouvert il y a deux ans, a nécessité plusieurs mois de préparation, notamment pour réunir les fonds.

« On ne peut jamais faire à 100 %, mais ce qui est important pour limiter l’impact écologique, c’est d’être juste et en bonne intelligence.« 

‘Matres Mundi’ est un projet réalisé dans le cadre d’une résidence artistique avec l’association ‘Les Mamas de Grigny’, pour le festival Photoclimat 2023. Réalisé dans la ville la plus pauvre de France, avec des femmes qui tentent de sortir de la précarité en développant une activité de restauration solidaire, c’est un travail qui parle de restauration de la dignité.
© Camille Gharbi

9 Lives : La seconde édition a été inaugurée il y a dix jours, pouvez-vous nous présenter les quatre grandes thématiques abordées ?

N.H. : Les expositions sont articulées autour de quatre grands pôles. Le premier est consacré aux femmes. Il y a quelques années, l’ONG Human rights watch m’avait mis en relation avec la fondation Raja, qui œuvre pour l’amélioration des conditions des femmes et des filles en France et dans le monde. Cette année, la fondation célèbre ses 15 ans et on célèbre aussi les un an de la révolution iranienne « Femme, vie, liberté » alors pour cette seconde édition, j’avais vraiment envie de mettre en avant le travail des femmes photographes. Avec la Drac, nous avons piloté un projet de résidences qui ont permis à quatre femmes photographes (Sandra Reinflet, Elene Usdin, Camille Gharbi et Floriane de Lassée) de travailler au sein de plusieurs associations. En résonance directe avec la restitution de ces projets, on retrouve deux séries personnelles et engagées liées à la question des femmes : celles de Newsha Tavakolian et Laëtitia Ky.

© Nils Udo

Ensuite, il y a le pôle Biodiversité, on y présente les lauréats du Prix de la photographie environnementale Dahinden, une exposition avec Yann Arthus-Bertrand en collaboration avec le fonds de dotation La Cense, un travail collectif sur la pêche… Nous présentons également les photographies de Nick Brandt, Brent Stirton ou encore le célèbre artiste, Nils Udo. En parallèle des expos, nous développons également les parcours pédagogiques, et ce qui est intéressant, c’est que l’on propose au public aussi bien des installations d’art contemporain et des scénographies singulières, en montrant des photos plasticiennes et des photos de reportage, c’est extrêmement varié. Le pôle biodiversité est en très grande partie présenté sur les quais de Seine.

Nous investissons également la place du Palais royal, entre le Conseil d’État et le Louvre, c’est un lieu très symbolique. Nous y déployons le pôle Conflit, climat, Résilience en réunissant Human Rights Watch, SOS Sahel, Action contre la faim et CCFD Terre solidaire. Aujourd’hui, l’impact du changement climatique est tellement fort que toutes ces grandes ONG, qui œuvraient autour des conflits ou de la famine, développent leurs savoir-faire et travaillent sur les questions climatiques. Et c’est aussi le cas pour de nombreux photographes, par exemple le photographe néerlandais Richard Mosse qui a travaillé sur les enfants soldats dans les jungles roses ou sur la routes des migrants, il vient de sortir un important corpus pour dénoncer la destruction de la forêt amazonienne.

© Richard Mosse

Enfin, nous avons le dernier et quatrième pôle qui est lié à l’Académie du climat, autour de l’engagement associatif et transformation de vie, avec plusieurs expositions dont celle de Stephan Gladieu, on y présente le Tour de France des ONG que j’ai fait avec la fondation Lemarchand et que je poursuis depuis maintenant quatre ans. Et encore de nombreuses autres choses…

9 Lives : Si le parcours central se concentre au cœur de la capitale, il y a des expositions qui s’étendent jusqu’en banlieue, dans le Grand Paris Sud-Est, dans le 94 notamment. L’idée est-elle de toucher un public plus local ?

N.H. : Nous avons des partenaires en Île-de-France qui nous sont très fidèles. Par exemple, on programme à l’année la maison des Arts de Créteil, on a une communauté de métropoles pour un programme de résidences d’artistes pour des mairies qui ont des projets tournés vers l’écologie… Nous avons donc un certain nombre de lieux que nous souhaitons associer à cet événement.
Photo Climat est une sorte de coopérative de scénographie et nos expositions, c’est un peu comme une tournée de théâtre. Elles sont amenées à voyager et c’est pour cela qu’elles sont éco-conçues sans emballage, avec des cadres faits à la main par des associations qui aident des jeunes en réinsertion. Les expos se délocalisent beaucoup ; l’ambassadeur reste Paris, avec les expositions les plus importantes et ensuite, on essaie de les faire tourner dans de nombreux autres lieux. L’idée, c’est de diffuser au maximum les récits des associations en faisant tourner les expositions des artistes.

Les esprits de la nature © Nicolas Henry x Yellowkorner – La hune x Emmaüs

9 Lives : De plus en plus de manifestations et institutions communiquent sur leurs actions écologiques, de la réduction de leur déchets au recyclage des éléments scénographiques… Au sein de Photo Climat, ces problématiques sont au cœur de votre programmation, mais quelles actions menez-vous pour la réalisation en plus de faire voyager vos expositions, comme vous l’expliquez plus haut ?

N.H. : Nos actions résident dans la bonne intelligence. Comme je le disais, nous n’avons aucun emballage, les tirages sont protégés par un encadrement en palettes recyclées. Les expos peuvent ainsi être montrées une dizaine de fois. Il faut choisir le matériau par rapport à sa fonction. Pour donner un exemple très simple et concret, au début nous utilisions des matériaux éco-conçus mais qui étaient beaucoup plus fragiles et qui n’étaient pas fait pour être réutilisés plusieurs fois, donc nous devions les reproduire à chaque fois. Photo Climat est hébergé dans une ancienne ferme abandonnée, nous avons beaucoup de stocks et on recycle énormément. Nous avons des jardins avec une récupération des eaux, donc le lieu même de fabrication de la biennale ressemble à une ferme écologique. On ne peut jamais faire à 100 %, mais ce qui est important pour limiter l’impact, c’est d’être juste et en bonne intelligence.

Parce qu’on peut par exemple, changer la matière de quelque chose mais finalement, on va toujours consommer du plastique par exemple. C’est un matériau qui a une technicité incroyable, mais il faut l’utiliser avec parcimonie. Il y a un cabinet d’ingénierie environnementale qui s’appelle M. & Mme Recyclage et c’est passionnant, parce qu’ils réfléchissent de manière globale sur un projet. Dans notre cas, nous avons le transport qui a un impact important, alors il faut agir à d’autre niveaux, nous utilisons du bois que l’on essaie de sourcer localement et qui est labellisé. Il y a aussi un point très important sur les pollutions qui concerne le transport des publics. Si on prend en exemple le festival des Rencontres d’Arles, avec les centaines d’artistes qui viennent de partout et se déplacent en avion, la pollution des publics est beaucoup plus importante que la pollution de la matière de la création d’art du festival.

Toutes nos expos sont gratuites et en plein air. Par exemple, pour les quais de Seine quatre scènes, un week-end de septembre attirent deux millions de visiteurs et donc il va y avoir normalement plus de cinq millions de visiteurs qui passeront devant nos expositions. Il y a des visiteurs qui viennent spécifiquement pour voir les expos, mais pour le reste, on doit attirer leur attention. C’est pour cela que nous devons proposer des scénographies différentes et impactantes. L’enjeu n’est donc pas forcément de faire venir les publics, mais plutôt de communiquer au public qui est déjà sur place. Toute la stratégie réside dans la sensibilisation des publics pour que les gens se solidarisent avec le travail des associations.

9 Lives : La programmation est très dense, mais si vous aviez 3 expositions à conseiller à nos lecteur·ices, quelles seraient-elles ?

Love and justice © Laetitia Ky

N.H. : Le choix est difficile, parce que c’est un ensemble d’expositions, mais je pourrais conseiller de venir place de la Bastille pour découvrir le Pôle Femmes. Il y a un vis-à-vis incroyable entre le travail de l’artiste ivoirienne Laetitia Ky et celui de Newsha Tavakolian. Laetitia est une jeune femme de 27 ans originaire de Côte d’Ivoire, elle présente un travail formidable avec des sculptures capillaires qui abordent des questions sociales et politiques. C’est vraiment un carton, tout le public s’y s’arrête. Et Newsha Tavakolian est une grande photographe iranienne, son expo est présentée dans le contexte de l’anniversaire du mouvement « Femme, vie, liberté » en Iran.
La seconde exposition que je conseillerais est celle de Richard Mosse avec Human Rights Watch située place du Palais Royal. La scénographie est juste incroyable, c’est une sorte de vague de bois dont les images, directement imprimées en suivent les courbes. Ensuite, il y a une installation qui est assez folle sur les quais de Seine avec Nick Brandt, une sorte d’arbre géant qui est habité par les espèces en voie de disparition. C’est une exposition que j’adore !

© Richard Mosse

9 Lives : Comment finance t-on une manifestation comme Photo Climat ? Est-ce que les thématiques environnementales et sociales permettent plus facilement d’engager les différentes structures, qu’elles soient publiques ou privées ?

N.H. : Oui, bien sûr !
Nous sommes financés de trois manières différentes. Il y a une partie qui est financée par les subventions publiques, à hauteur d’un tiers à peu près, la deuxième par les associations elles-mêmes, puisqu’on a de très grandes ONG qui ont des budgets de communication parce qu’elles ont besoin que les gens fassent des dons, cela représente un quart du financement. Ensuite, le reste, ce sont les marques et les fondations d’entreprises qui ont souvent un engagement très mature.

9 Lives : Le budget pour Photo Climat s’élève à combien ?

N.H. : Il est à peu près de 450.000 € par édition et ensuite, il y a la tournée à organiser. Pour l’instant, nous sommes encore déficitaires, donc s’il y a des amateurs pour nous aider, on ne dira pas non (rires). On avance petit à petit pour arriver à nous institutionnaliser et pour trouver de plus en plus de partenaires. Ce qui est particulier, c’est qu’il y a peu de gens qui aident le festival lui-même, chaque projet se construit au fur et à mesure avec un écosystème de partenariats. Donc il faut toujours inventer, et construire avec nos interlocuteurs.

INFORMATIONS PRATIQUES

jeu14sep(sep 14)10 h 00 mindim15oct(oct 15)19 h 00 minPhotoclimat, biennale sociale et environnementale 2023 OrganisateurPhotoclimat, biennale sociale et environnementale

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Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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