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Carte Blanche à Anna Alix Koffi : Le Baiser de Washington Square

Temps de lecture : 3 minutes et 19 secondes

Anna Alix Koffi est notre invitée de la semaine (lire son portrait publié lundi 13 mars), dans le cadre de sa carte blanche, elle partage avec nous un coup de cœur photographique, il s’agit d’une image intitulée Le Baiser de Washington Square réalisée à New York par Isi, un artiste du 18ème arrondissement de Paris.
Récit.

1-Alix 

Un lundi matin pluvieux, toute pressée, toute en retard,  je cavale rue Lamarck.

Au kiosque devant le métro, mes yeux se posent distraitement sur un poster dans un cadre sans cadre, l’image prend l’eau, elle est vendue 15 euros. Je n’ai pas le temps, je ne m’arrête pas, je continue ma marche martiale. Mais deux minutes plus tard, je reviens sur mes pas (ça fait long, j’ai de grandes jambes).

Je suis devant le poster, je le considère. Je suis vraiment troublée. C’est une photographie des années 60, 70. Sublime. Elle est parfaite pour OFF the wall, mon projet de revues sur les images inconnues.  Je ne savais pas encore que c’est cette émotion là qui allait désormais dicter tous mes choix de photo. Le kiosquier me raconte que l’auteur est un vieux monsieur qui habite la rue d’en bas, qu’il en a plein d’autres, qu’il faut que je le vois. Je laisse alors ma carte pour que le photographe me contacte.

Dans la journée mon téléphone sonne, en trois minutes on a évoqué New York, la Factory, le Max Kansas city, Avedon, Bourdin…  Le lendemain matin, retour sur les lieux du coup de foudre, face au kiosque de la veille, un café : Le Repère.  J’arrive devant un vieil ours. Un Monsieur imposant, grand manteau et cheveux blancs, un grand carton à côté de lui. L’artiste 18è  ( arrondissement ) par excellence.  Il est au téléphone, on se « capte », il me fait signe de m’asseoir. Il parle, plutôt fort. Je me pose à côte de lui comme une petite fille écoutant la conversation de son grand père. Ca parle de la guerre, d’enfant caché, de photo de wagon.

2- Isi

Ce wagon qui me rappelle comment ma mère a sauvé ma vie.

Lorsque je rencontre Alix, j’habite à Paris depuis 30 ans.

Je suis né à Bruxelles le jour de Noël 1933

Apatride, à 15 ans je rejoignais New York à bord du Queen Mary. Là bas m’attendaient de lointains cousins. Je fus nationalisé américain à 20 ans.

Quelques années plus tard, je découvrais le plus beau métier du monde : photographe, notamment avec Avedon pour qui j’ai été assistant et modèle.

Je fréquentais le Max Kansas city, un bar mythique, fief du New York underground repère de nombreux artistes dont Warhol.

J’ai eu un petit studio sur Park avenue South, à l’époque beaucoup de Français venaient à New York et passaient par là. C’est comme ça que j’ai connu Guy Bourdin avec qui j’ai beaucoup travaillé pour la mode : Vogue, Charles Jourdan… Il m’a plus tard demandé d’être son représentant  à NYC, mais c’était plus une blague.

Une belle amitié, jusqu’à ce que je l’enterre malheureusement.

3-Alix 

Isi m’a offert et dédicacé le livre de la collection photopoche dédié à Guy Bourdin dans lequel il pose pour une publicité Charles Jourdan.

Retour à la terrasse de ce petit café face au métro Lamarck.  Isi après avoir fini sa  conversation, m’a raconté, dans les détails, l’objet de celle ci. Nous arrivons enfin à la découverte de son book : des images prises entre le milieu des 60’s et le milieu des 80’s. De la mode pour plusieurs éditions de Vogue, aux Etats Unis, en Europe, Harper’s Bazaar. Entre mille anecdotes, il me raconte que pour ce magazine en 1963, il avait assisté Melvil Sokolsky sur sa fameuse série mode avec les boules… De la pub aussi, Isi, Directeur Artistique, a été primé à NYC. Il y a même une pochette de disque : Vintage violence de John Cale. Il y a aussi une série  remarquable de photos de femmes,  pas très vêtues, qu’il a cédé à vil prix alors qu’elles se sont vendues en poster par million. Mais il en a perdu plein, énormément, notamment une de Jimi Hendrix mangeant des corn flakes lors d’un concert à Woodstock. Il y a aussi ses errances dans les paysages normands et ses promenades matinales à Paris ( Isi se lève tous les matins à 5 heures et marche du 18 ème jusqu’à la piscine de Maubert où il nage)

Parmi toutes ces images témoins du temps,  « ma photo » celle qui m’a touchée, celle qui nous a connectée. J’explique à Isi que sa photo me fascine j’aimerais en faire la couverture de la revue que je vais lancer et que j’aimerais y raconter son histoire. Et lui me raconte le tableau de cette photo : le baiser de Washington square

4-Isi

C’est une photo que j’avais totalement oubliée, le négatif lui-même n’existe plus !

Si elle c’est retrouvée au Kiosque rue Lamarck c’est que l’homme sur la photo, un peintre me l’a  envoyée par la poste un beau jour.

Elle a été prise en 68 à New York. Cet ami sortait avec une jeune fille de bonne société NYC. La fille nous rejoint et lui saute dans les bras, ils s’embrassent dans un élan. J’ai saisi cet instant décisif.

Cette photo perdue, oubliée, a retrouvé une deuxième vie. Elle a servi de couverture à la revue d’Alix et a aussi illustré celle d’un roman de Grasset.

Le directeur des éditions m’a dit que ma photo était plus belle que celle de Doisneau, parce que plus spontanée.

Toute le semaine, retrouvez la carte blanche de notre invitée.