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Le Merignac Photographic Festival présente sa seconde édition du 5 Octobre au 17 Décembre 2017 à Mérignac, ville de 70 000 habitants, aux portes de Bordeaux.

Ce qui se joue derrière les apparences, que ce soit le ballet chorégraphie des mains noires des joueurs au PMU de Beaubourg, Cristal House, les tatouages des femmes du Kalinga et ce qu’elles lancent comme alertes à autrui, l’histoire du livre de Marc Nevil, sur Glasgow, en pleine dépression économique – le photographe fait corps avec la communauté, documente la situation pour produire un livre tiré à 8000 ex, offert à chaque foyer, l’invisible message d’une Amérique aux prises avec le faux, les manipulations de l’opinion (No Show) ou l’ aveu du Sacré et le retour au mythe fondateur comme identité profonde, dans un poème visuel, lactescent d’Andrea Santolaya, est déjà un regard éclairant, que les photographes animent derrière leur caméra pour rendre le monde plus lisible, moins abrasif et plus clair. Percevoir plus que voir. Il ne s’agit pas d’un simple constat, mais d’une lecture nourrie d’articulations et de présence. Une fonction d’ordre shamanique traverse leurs problématiques.

La fonction poétique établit la perception, du côté de l’énonciation, porteuse de lumière, pacificatrice, re-fondatrice. Il est question de s’ériger en sujet libre, face aux violences inscrites par la marchandisation omniprésente du monde et ses travers de tous ordres, dont la raison semble bien être de masquer le réel, de le recouvrir de fausses significations, de le détourner et d’empêcher les libertés de s’en approcher. Anti-idéologiques, ces photographies sont l’expression d’un travail de ré-appropriation par les communautés, les groupes et les personnes d’une histoire trahie dans l’espace social. Ces oeuvres sont données en partage pour que s’éclaire le présent, afin de rester libre devant les choix possibles, pour qu’un certain type de conscience puisse émerger.

Plus politique et tout près de nous, le témoignage de Meyer sur Nuit Debout fait face, dans l’espace du festival, aux cohortes d’ouvriers de début de 1910 au Portugal, photographiées par Joshua Benoliel, images historicistes hors de l’atteinte des mémoires actuelles dans ce que l’histoire a porté comme réponses négatives au grand rêve de la Révolution prolétarienne mondiale, et qui offrent en retour un regard empreint  de silence circonspect sur le leg actuel difficile, possibilité et nécessité de la révolution et constat de son éloignement. Chocs

Aux images de foule, en noir&blanc où mille visages, disparus, regardent la caméra pour établir la vérité historique poignante, font face les portraits de Meyer en couleur, visages graves, impressions de silence et d’angoisse, beauté presque métaphysique de cette jeune femme, devenue icône d’un instant, dans une douceur  libre et inquiète, et cette bouche qui crie au parloir, au perchoir pour plus de justice, de libertés, de compréhensions, de vie…Images sonores, a l’impulsivité contenue mais radiante, explosives, signifiantes….

Meyer, grand scrutateur de visages, ( livre « dans le cinéma, l’enfant spectateur » sur un cinéma itinérant en Afrique, explosions de l’intensité des regards dans la nuit claire du cinéma) donne ainsi à voir à la fois cette métaphysique de la révolte et les traces objectives de l’événement. La profondeur du regard complice accouche d’une métaphysique qui fait sens, l’événement, son apparence est l’occasion de voir au delà des apparences, les raisons et les forces à l’oeuvre, à la fois socialement et cette fois très précisément par les regards, les corps, les expressions de chacun.

Meyer semble avoir traduit ce que cette assemblée (ecclesia en grec) porte d’individualités et d’universalité, dans la recherche de soi et le débat démocratique, l’essence d’un « peuple » politiquement au travail, redécouvrant le chemin des débats et des prises de paroles, vers une forme d’expression libre et contradictoire.

Isabel Munoz, marraine du festival, expose une quinzaine de grands tirages à l’Église Saint Vincent. Avec une série de grands formats noir et blanc, Isabel donne à voir les liens familiaux des grands singes du Congo, ici, la tendresse d’une mère pour son petit, là, le regard profondément sensible et intelligent du mâle alpha, celui ci, appelé César s’est fait une couronne d’une branche feuillue, cet autre joint les mains comme un moine en extase, si bien que la palette des attitudes recouvre et coïncide avec la notre, nous, les homo sapiens-sapiens , issus des grands singes, par delà le temps. La jalousie, la générosité, la curiosité, l humour – Isabel rapporte qu’après plusieurs semaines de prises de vues, une des guenons lui renvoyait son image en la regardant à travers sa main fermée en signe de longue vue, et l’observait longuement- l’intelligence et l’amour sont ici les preuves d’une leçon de mémoire, qui nous est adressée.

Un amour au delà des mots dans ce que l’humanité semble bien avoir oublié de son lien à l’espèce, tant sa cupidité a introduit dans ces territoires comme planétairement, le vol, le meurtre, l’esclavage, l’ horreur des guerres liée à toutes les prédations qui en découlent. C’est donc par ce retour aux sources confondant le versant obscur où s’est engagée l’espèce humaine et, en filigrane, la totale subversion de la Nature aux appétits destructeurs, extérieurement pour la planète et intérieurement pour l homme lui même, qu’Isabel Munoz rappelle, par ce travail les fondements du sacré de la vie et l’aberration du monde actuel. Leçon d’humanité rapportée en quelques sortes aux origines, quand l homme sortait petit à petit de l’animalité pour devenir ce dominant sans plus de devoirs et de responsabilités.

Dans cette douceur d’énonciation, voix calme et sensible, la photographe témoigne. Immergée en pleine forêt, elle retrouve cette famille ancestrale, et, sans peur aucune, dit avoir eu le sentiment de se retrouver chez elle, il ya fort longtemps. Antécédences, et si les grands singes montraient la face cachée de la lune….

Ce que dit Isabel Munoz, ce qu’elle a partagé avec eux, n’est autre que l’expérience de l origine, origines communes et en tout point saisissante d’effroi, à rebours de ce que les téléviseurs et écrans crachent quotidiennement et mondialement de peurs, de haines, lieu roi de la marchandisation du monde et du sacrifice, lieu permanent de l’objet, et de l’aliénation, tout sauf ce que Rimbaud écrivait à propos du bonheur, « le tendre bonheur d’une paix sans victoire » signant l’immédiateté d’un présent de soi relié au temps de l’intériorité accomplie, contemplations, retour à l’unité.

A la Vieille église Saint Vincent, Andrea Santolaya, présente une double série sur la tribu ou l’ethnie des Warao, indiens du Venezuela, dans un noir et blanc sépia, pour la première série, puis en noir et blanc pour la suivante. La première image du festival, quand on entre dans l’église, convertie en pur espace d’exposition, sobre, lieu paisible, est une grande flèche , plantée dans le fleuve, dans le cours de l’eau. Cette image est le témoin d’une mythologie, elle ouvre le chemin du premier ancêtre descendu du ciel sur terre, ayant percé les cieux pour que la communauté puisse changer de plan d’existence et descendre dans le monde.

Tout le travail d’Andrea est issu d’une lecture des signes qui font irruption dans le réel pour signifier les esprits, les ancêtres, ce temps héroïque et mythique qui raconte une cosmogonie, et dont l’esprit est si présent que la photographe saisit cet infra monde, la part invisible  de l’action des mythes sur cette communauté d’indiens. Images étranges, la rivière, l’eau, le fleuve et ses espaces mouvants sont à un point de l’exposition le lieu d’un ciel poétiquement inversé. Ici des noeuds dans l’arbre de la forêt vierge miment des corps alanguis, de grandes mains, des ventres enceints, la forêt est perçue du point d’où la lumière descend, échos de mondes supérieurs, comme si une voie silencieuse s’était faite depuis ce point mystérieux et supérieur.  Nous retrouvons l’enchantement romantique quand Andrea, au regard large, dévoile sept portraits d indiennes, sept « déesses » ophéliennes, reposant sur l’eau dans l’habit de l’instant, yeux clos et prises d’extases. Admirables visions d’une mort en signe de passages heureux, jouissance métaphysique des visages et des corps, ces portraits de l’ Orenoque parlent du Bateau Ivre.

« Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l’amour !  » 

 François Cheval n’aurait pu mieux choisir ce temps du débat inscrit en filigrane du festival et son engagement à l’heure catalane. L’actualité semble s’inviter a contrario. Parmi les problématiques énoncées, il y a ce droit fondamental d’être différent et digne, de témoigner de sa propre culture, de ses différences. Ce qui nous interroge sur ce que nous sommes; une communauté de sens se fait alors contre toutes les idéologies sectaires. Nous retrouvons nos humanités, horizons larges, souffles rayonnants issus ici des regards spéculaires.

François Cheval a cette faculté innée et joyeuse de tout remettre en cause, de partager et de faire parler les oeuvres exposées, dans une grande liberté d’esprit, afin que celles ci essaiment le secret de l heure, s’établissent durablement dans le regard, contre les divisions. C’est dire que l’engagement moral des artistes exposés est le signe d’un combat et qu’une conscience résulte par et au delà des oeuvres du travail du photographe et de son statut visionnaire et shamanique, pour le plus grand bénéfice de tous.

Le festival est irréprochable dans son fonctionnement, les « auteurs » sont rémunérés correctement et défrayés, reçus, la production des oeuvres exposées est prise en charge par le festival et les tirages leur sont retournés dès la fin de celui ci.

Merci au Merignac Photographic Festival de tendre ce miroir à tous et d’avoir l’intégrité de sa démarche. Un festival de plus vertueux, que demander de plus..beaucoup de l’or du temps.

INFORMATIONS PRATIQUES
2ème Edition du Merignac Photographic Festival
Commissariat : François Cheval
du 5 octobre au 17 décembre 2017
33700 Merignac
Nouvelle-Aquitaine
http://merignac-photo.com

A LIRE
Merignac Photographic Festival, une manifestation qui relie les communautés (1ère partie)
http://9lives-magazine.com/26119/2017/10/16/merignac-photogr…elie-communautes/

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