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Carte blanche à Didier Brousse : De l’imperfection

Temps de lecture : 1 minute et 46 secondes

Dans la culture japonaise, qui est un peu ma référence de coeur, la perfection et l’imperfection me paraissent jouir du même prestige. Pas de façon si paradoxale. La perfection du geste, celui de l’artisan, celui des arts martiaux, du cuisinier, s’accompagne d’une vénération pour le matériau brut, pour la dissymétrie, la patine, toutes choses qui relient un objet, une architecture, à la nature et aux éléments, à la vie où tout est singulier et unique. Pas deux feuilles identiques dans toute une forêt.
Pour être au plus prêt de la vie, le geste maîtrisé doit garder cette faculté de variations infimes, d’improvisation.

Le numérique a totalement phagocyté la majorité des territoires de l’image photographique avant d’en inventer de nouveaux (réseaux sociaux). C’est ainsi. Et cette révolution est venue très vite, au point que l’on a oublié les contraintes de temps et de distance qui étaient si naturelles il y a seulement une vingtaine d’années. L’image numérique a d’énormes atouts.
Dans le domaine qui m’occupe par contre (disons la photographie créative), si elle est très présente, ses avantages sont bien moins évidents. La photographie argentique y tient encore une place importante, et je pense que cela durera. C’est plutôt elle qui a ici des « avantages », dont celui, à mon avis, de l’imperfection, de la reproductibilité bien aléatoire (on peut dire même impossible, si on regarde attentivement deux tirages du même négatif, même réalisés dans le même temps par un bon tireur).
Imperfection, et non-maîtrise : cette échappée est intéressante car elle signe la vie.

À propos de cette question de l’imperfection et de la photographie, je voulais justement évoquer l’œuvre de certains photographes japonais que nous avons eu le bonheur d’exposer assez régulièrement. Je me souviens d’une conversation avec Yasuhiro Ishimoto, qui passait une bonne partie de ses soirées à développer et tirer dans son minuscule laboratoire, niché dans son appartement de Tokyo. Ishimoto était un grand formaliste, comme son maître Harry Callahan, et je lui demandais si le numérique était un outil qui l’intéressait. Il me répondit que c’était, selon lui, de l’art graphique plutôt que de la photographie. Trop de contrôle.
De même, je n’ai jamais vu Masao Yamamoto utiliser un ordinateur. Ses tirages cultivent cette valeur de l’accident, de l’incontrôlé, que connaissent bien les débutants émerveillés – ou dépités- de la chambre noire. Et son esthétique de l’image, parée de toute les imperfections d’une fausse maladresse, vise tout à fait juste au centre de la cible.

Pour revenir au dilemme numérique-analogique, je ne voudrais certes pas jouer un camp contre l’autre. Ce sentiment qui me porte à une préférence peut être à tout moment démenti par la rencontre avec une oeuvre. Un outil a des contraintes, des faiblesses et des richesses, mais ce qui compte c’est ce que l’artiste en fait.

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