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Pour sa quatrième et dernière carte blanche, notre invitée de la semaine, la nouvelle directrice artistique du festival Planche(s) Contact, Laura Serani, revient sur ses souvenirs : « Le temps et l’espace de ma dernière carte blanche, je voudrais oublier un instant Deauville et le festival imminente pour revenir à des questions qui m’ont motivée et guidée tout le long de mon parcours. »

C’est une évidence, la photographie est un langage des plus immédiats et suggestifs, pas par hasard, adoptée rapidement comme instrument de propagande privilégié et, en parallèle, de sensibilisation et de mobilisation. Depuis son invention, les grands événements historiques s’accompagnent d’images devenues icônes dans l’imaginaire collectif. Néanmoins on pose souvent la question du pouvoir de la photographie de changer le monde ; je continue à y croire : informer, influencer la perception de la réalité sont souvent les premiers pas pour l’améliorer. Sans oublier son pouvoir de faire rêver…

Aujourd’hui avec le flux d’images qui nous submerge continuellement, arriver à éveiller les consciences est sûrement plus difficile que à l’époque de la guerre au Vietnam, quand les images ont joué un rôle si important. Tout comme, par ailleurs, trouver une forme à toute volonté d’engagement… Au même temps l’accès diffusé à la production et à la diffusion, la démocratisation et la ré-appropriation de l’image et de sa propre image, ouvrent des nouvelles opportunités d’expression directe. Et, depuis, l’engagement au delà du témoignage peut se concrétiser dans des nouvelles expériences de photographie participative, qui changent la façon de voir et d’écouter les autres.

Je pense au documentaire de la BBC, Exodus. Our Journey to Europe, réalisé en donnant des cameras video à des migrants se rendant clandestinement en Europe, aux carnets racontant à la première personne des histoires difficiles à dire, faits durant les ateliers pilotés par Sarah Moon et José Chidlowsky avec l’association Cœur de femmes, à How far now, l’expérience lancée par Zine Tonic en Italie avec des jeunes migrants avec l’objectif de leur faire découvrir la ville où il venaient d’atterrir à travers leur usage de la photographie et de les rapprocher de gens du quartier où il logeaient ; ou encore les travaux réalisés depuis des années par les enfants et les jeunes de la décharge de Maputo grâce à l’école-laboratoire de photographie et de video de l’association Basilicata Mozambico. La photographie peut libérer la parole, éloigner les démons, former, changer des existences, et déjà ça c’est changer le monde.

C’est le genre d’expériences que je pouvais soutenir et aider à faire connaître quand je dirigeais le Galeries photo de la Fnac, de projets comme celui de Klavdij Sluban avec les jeunes détenus de Fleury-Mérogis, ou celui de Elisabeth Town avec les enfants des rues au Mali, et pour les quels aujourd’hui il est plus difficile de trouver des lieux d’exposition. La scène photographique étant davantage assujettie aux règles du marché et aux dicta de « l’audimat ». Les nouveaux médias me semblent représenter une alternative et pouvoir en partie combler ces vides.

Un pas en arrière. A la Fnac où j’ai commencé vraiment à travailler avec la photographie, pendant vingt ans j’ai eu la chance de pouvoir présenter à un public très large et varié toutes les aspects et les usages de la photographie. En alternant dans une programmation intense, libre et éclectique des grandes photographes et des auteurs émergents, des thématiques d’intérêt sociale et l’exploration de réalités peu connues ou sensibles, mais aussi en mettant la photographie en relation avec la littérature, la musique ou le cinéma. C’était une plateforme assez unique, une sorte de festival permanente, à l’origine probablement de mon intérêt pour le « format » festival.

Vingt ans de projets de l’époque pré-internet et pré-social médias, dont il reste hélas peu de traces. Sauf une collection, constituée au fil du temps et des expositions, désormais confiée au Musée Niépce à Chalon-sur-Saône et un livre, publié à l’occasion de la présentation de la collection à la Conciergerie à Paris. Une sorte d’anthologie « non raisonnée », un voyage en quatre cent pages à travers un siècle de photographie : des images historiques à l’école humaniste, du photojournalisme au nouveau documentaire, de l’étude du paysage à celui du portrait, du journal intime à la photographie mise en scène et aux expérimentations… Au moment de l’impression du livre, nous avions appris la disparition d’Inge Morath, femme et photographe géniale et amie chère, une photo de sa fameuse série de portraits avec les masques de Saul Steinberg, est devenue alors la couverture du livre. Gabriele Mazzotta l’éditeur avait trouvé le titre « La photographie entre histoire et poésie », titre qui encore aujourd’hui me semble exprimer et résumer parfaitement mon approche de ce médium magique qui permet autant de raconter le réel que d’exprimer l’imaginaire et le merveilleux.
Merci Ericka pour la place donnée à ces pensées et souvenirs éparpillés.

 

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