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A notre première rencontre ce fut d’abord une voix. Une voix très grave qui en impose bien que cachée derrière les rangées trop hautes d’un cinema marseillais, pour une interview justement. Puis une silhouette carrée, un visage poupin rendu ultra sérieux par le port de lunettes aux contours noirs. Et toujours cette voix qui sonne comme celle d’un Ancien qui en a vu. Qu’est-ce que ça dit du photographe, lui qui n’a pas de voix habituellement? Est-ce qu’un photographe parle avec sa voix? Ou bien sa voix est-elle la somme de tous ses sujets? Chez Stephen Dock, le mystère reste entier et l’ambivalence domine.

Paris au printemps. Rencontre. Un premier livre. « La première raison du livre, c’est de mettre les gens face à la réalité », dit-il. Mais laquelle? Nous autres qui vivont dans la paix en Occident cachés derrière nos smartphones pouvons-nous nous émouvoir plus d’une fraction de seconde de la barbarie qu’on nous vend? Je crois que non et Stephen Dock aussi malgré une activité de photographe qui doit croire que son travail sert à quelque cause, quelqu’un, quelque part. Et si ce quelqu’un c’est lui-même avant tout? Stephen Dock a l’honnêteté de reconnaître aujourd’hui que c’est d’abord lui qu’il est allé chercher.

Te souviens-tu de ta première arrivée en zone de conflit? Où était-ce et quelles étaient tes attentes?

Je découvre ce qu’est une zone de conflit pour la première fois en Palestine en 2011. Mais c’est incomparable à ce que je rencontre en Syrie par la suite. Je rêve de connaître cette expérience du terrain. Je suis persuadé que je vais goûter à l’extraordinaire.
Nourri pendant des années par le cinéma et entre autres le film « War Photographer » mettant en scène James Nachtwey dont plusieurs scènes marquantes sur la seconde intifada, je pars à la recherche de ces images mais aussi en quête de sensations. Il me faudra quelques années pour comprendre que je me cherche moi-même. Me retrouver au milieu du chaos, faire des images, c’est ce que je désire plus que tout à ce moment-là. Je ne me pose aucune question. Il me faut l’image, le contact direct, la tension, l’événement.
Imaginez que vous gardez un chien enfermé pendant des jours et d’un coup vous le lâchez dans un champ. C’est l’image que j’ai de moi quand je me revois courir dans tous les sens au premier checkpoint israélien où des gamins palestiniens se rebellent.
Ce n’est pas suffisant, pas assez. Il me manque le défi. J’entends un journaliste français, dans un café de Bethléem, dire que le premier qui réussira à entrer en Syrie aura tout gagné. Ca ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Je me mets en tête que ce sera moi.

Le sentiment de frustration revient souvent dans ton discours, peux-tu l’expliquer? ( je sais qu’on en a parlé un peu aussi mais …)

C’est une nécessité. J’en ai besoin pour avancer, dépasser certaines limites et pas seulement dans des zones de guerres. Au quotidien, aborder un passant, engager la discussion, photographier me demandent énormément d’énergie. Ce n’est pas naturel. Il y a des jours où j’y arrive, d’autres où je regarde les photos passer devant moi. Ce qui me contrarie ! Après une frustration, j’ai toujours eu de belles surprises. Je suis intimement persuadé que les bonnes images ne se font pas au hasard.

De la presse au livre… comment évolue le photographe que tu es? Quel photographe es-tu aujourd’hui?

J’ai envie de répondre spontanément que je n’ai jamais été un photographe de presse.
L’information en tant que telle ne m’a jamais fait vibrer. J’attache énormément d’importance à l’émotion qu’une image procure, à l’intention de l’auteur. Est-ce que ça peut remplacer l’information médiatique ? J’aimerais …
Je suis devenu photojournaliste parce qu’à ce moment-là c’est le chemin le plus logique pour moi. C’est une porte d’entrée, et surtout, je suis absolument convaincu de faire partie de ce club. J’y découvre les frustrations, les contraintes, les restrictions. On doit se plier aux attentes des uns et des autres, du Directeur Artistique qui exige sa verticale et du rédacteur en chef qui impose sa double page. Je finis par ne plus m’y retrouver.
Aujourd’hui je pense avoir trouvé un équilibre. Je suis capable de réaliser des commandes sereinement. Grâce aux dernières années de réflexion sur ma photographie, je suis capable de me détacher, de prendre de la hauteur sans me sentir agresser à la moindre contrariété extérieure.

Partir de la commande pour aller vers soi? Est-ce plus simple ainsi?

Concrètement, c’est la commande qui n’est pas naturelle. Je suis moi. Aujourd’hui en tout cas. Je dirais plutôt partir de la photographie vers la commande pour revenir sur soi.
Au départ, il n’y a que la nécessité de faire des images, de faire comme tel ou telle photographe. Il y a l’admiration, et tout cela évolue avec le temps. Puis il y a les commandes, le travail se concrétise, on gagne de l’argent. Ca abîme la douce évolution de la première étape. Celle de se trouver en s’inspirant de ce qui a été fait, chercher son écriture. La commande impose une façon de faire. Les différents milieux de la photo impose chacun leur grille de lecture et il faut s’y adapter. Chacun s’en accommode consciemment ou inconsciemment. Certains se persuadent d’une forme de liberté, de ne pas se fondre dans un moule, dans une grammaire dictée par le milieu dans lequel ils évoluent. Il y a aussi le piège de la réussite. Pourquoi se remettre en question si c’est rentable? Si ça marche, c’est que c’est bien et l’égo est satisfait. Il y a tant de pièges à contourner pour arriver à soi.
Je suis tombé dans ces travers mais je n’ai pas voulu me contenter. Aujourd’hui je fais tout mon possible pour maintenir l’équilibre inverse, c’est à dire ma photographie en priorité.

Couleur et noir et blanc : tu m’as dit parfois passer tes images réalisées en couleur au noir et blanc? Cela concerne uniquement ton approche personnelle ou également la photographie de commande? Que cherches-tu ?

« La vie est en couleur » m’a-t-on dit un jour, pourquoi photographier en noir et blanc ?
Depuis ce jour, j’ai cessé de me questionner sur mes choix personnels dans ma photographie de commande. « MA » photographie de commande c’est un grand mot. C’est plutôt UNE photographie appliquée à la commande. C’est peut être seulement maintenant avec l’ouvrage d’architecture édité aux éditions Sometimes que j’arrive à imposer mon écriture à la commande.
Le tout couleur ou tout noir et blanc, je trouve ça réellement ennuyeux. Je ne calcule pas forcément. J’amasse de la matière de toute part, couleur, noir et blanc, documents, polaroid. Je me laisse un maximum de possibilité pour monter un objet, une narration. Si dans un premier temps, l’image est en noir et blanc et dans un second elle est mieux en couleur, ce n’est pas grave. Je bascule. La forme doit être juste, en accord avec le fond.

Photographier la mort mais rester vivant? Est-ce possible? A quel prix?

Je suis toujours vivant, évidemment c’est possible, la preuve ! Photographier la mort ne signifie pas avoir envie de mourir. Ce n’est pas si simple de faire la distinction au début.
D’ailleurs, cette période de ma vie m’aura au moins appris cela. Je n’ai pas envie de mourir.
Il m’a fallu du temps et me retrouver face à MA mort potentielle pour le comprendre.
Photographier la mort n’est pas suffisant. Pousser les limites jusqu’à ne plus pouvoir, ne plus vouloir. Ne plus avoir besoin de l’extrême pour se sentir vivant. Apprendre à se nourrir de ce qui m’entoure au quotidien ou plutôt ré-apprendre. Aujourd’hui je considère ces quelques années comme une expérience fondatrice et je suis heureux d’avoir réussi à en échapper, à ne pas être resté piégé dedans. L’entourage est très important, c’est LE plus important.
En revanche je mentirais si j’affirmais ne plus avoir du tout l’envie d’y retourner. Je suis trop curieux. J’aimerais voir comment je photographie tout ça maintenant.

L’homme est-il un échec pour l’homme?

J’adore cette question ! J’ai longtemps cru que oui, sans aucune nuance possible. C’était plus simple de penser ainsi. La pensée manichéenne. C’est un peu comme réaliser toutes mes photographies en monochrome. Aujourd’hui, ça me semble absurde. Je me suis protégé derrière ce pessimisme et il m’arrive encore de le faire. Maintenant, j’arrive à vivre les belles choses. Elles ne me font plus peur, ou plutôt de moins en moins. Je crois que ma photographie évolue en ce sens. Ca me fait très peur d’ailleurs. J’ai longtemps cru qu’il fallait que je sois « sombre » pour photographier juste. Pourtant, pendant tout ce temps, je n’étais pas dans le vrai. J’ai appliqué un filtre automatique sur chaque image.
Grâce à ce livre je replonge dans mes archives et je les regarde autrement. D’un oeil plus libre. C’est compliqué, ça remue. Je revis une période noire. Et je comprends que j’ai décidé de la vivre ainsi, je n’y étais pas contraint. J’ai fait le choix d’aller sur ces zones de conflits, personne ne me l’a imposé.
Finalement, l’échec on se l’impose ou on l’évite. Je crois fort en la capacité de chacun à l’autodétermination. Même si c’est douloureux, moins évident, déchirant par moment. C’est la vie. Elle ne peut pas être que perte et fracas ni tout sourire constamment.

Serait-ce un livre rédemptionnel ? Livre de passage?

Il est mon premier livre. Il représente énormément et forcément il évoque un passage. Il confirme aussi mon envie de travailler ainsi. De penser ma photographie à travers l’objet. Je mesure son importance par le stress que cela engendre. Une mauvaise exposition ça se décroche, ça disparaît : le livre, il reste.
D’un point de vue personnel, je suis satisfait de voir que je peux construire un récit cohérent avec ces images tout en restant le plus subtil possible. Est-ce que j’y parviens ? Tout le monde ne le verra pas du même oeil.

INFOS PRATIQUES :
Human Interest Stories
Stephen Dock
Editions Sometimes
Tirage limité à 200 exemplaires, numérotés et signé
format 210 x 297 mm
24 pages et couverture à rabats
25€
http://leseditionscharlottesometimes.com/human-interest-stories/
http://www.stephendock.com/

A LIRE
Stephen Dock, Architecture of Violence L’Irlande du Nord sous tension

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