Temps de lecture estimé : 9mins

Pour sa toute troisième carte blanche, notre invité de la semaine, le photographe français Corentin Fohlen, pousse un coup de gueule sur le nombre de structures grandissantes qui font de la photographie un juteux business sur le dos… des photographes. Combien de prix, de bourses, de concours et de festivals exigent des frais de participation toujours plus importants ? Aujourd’hui la vigilance est de mise, car il faut parfois fouiller loin dans les règlements pour trouver des conditions parfaitement abusives. Payer pour soumettre un dossier, payer pour exposer, droits de représentation non versés, financer son exposition… Le moment n’est-il pas venu de dire “STOP”? 

Je voudrais aborder le problème de l’augmentation incessant du nombre de prix, festivals, et lectures de portfolio dont l’entrée est payante pour le photographe. Vous me direz c’est un problème minime et personnel qui ne concerne que les photographes qui acceptent de payer parfois 10, 30 ou 100 euros et parfois plus pour envoyer leurs travaux photographiques à un concours.
Mais l’explosion de ce business, très certainement juteux, pose problème.

D’abord je ne suis pas certain que ce genre d’arnaques n’attire que de riches photographes avides de reconnaissance et de gloire et qui pourraient juste vouloir se faire plaisir. A force de se développer dans le paysage photographique, il donne l’impression à bon nombres de photographes que passer par ces réseaux serait le seul ou le meilleur moyen de voir son travail mis en lumière. Voir le seul moyen d’être mis en contact avec le milieu. Quand on voit que ces prix – souvent créés à l’étranger – sont parfois soutenus par de très sérieux médias, ou que les jurys comprennent d’illustres figures du métier, on ne doute pas de l’attrait qu’il peuvent avoir. Sans aucun sérieux retour concernant les retombées réelles pour les photographes.

Lens Culture en est le plus gros représentant: une petite dizaine de prix, des dizaines ou centaines d’euros de participation par candidat pour une toute relative reconnaissance. Leurs prix font à la fois « rêver », sans pour autant être réellement reconnus, à l’instar des véritables prix photos professionnels – dont la participation est gratuite – comme le World Press, le Visa d’Or, etc… Il n’y a aucun retour ni contrôle sur cette industrie du « international Award ». Ils ont créé 6 prix, étalés sur toute l’année. Tous payant. Ils proposent également une expertise professionnelle de votre travail, moyennant finances, et vendent 25 dollars le catalogue des lauréats chaque année, etc… Un vrai business juteux, créé par un mystérieux Jim Casper, dont le seul talent est de gérer ce site, devenue une référence par le seul talent d’être omniprésent.

D’autres se sont fait une spécialité de décliner une série d’appellations d’acronymes comprenant tous « international », « award » et/ou « photo » dans le nom. En réalité ils reprennent les mêmes fonctionnements, le même design de site en se calquant les uns les autres. On sent derrière le même petit malin qui décline à l’envie un système qui semble fonctionner. Les membres des jurys sont de mystérieux photographes, curateurs et éditeurs venant de tout pays.
De nombreux prix ont même créé un système de médailles virtuelles à gagner qui se cumulent (moyennant à chaque fois paiement) pour vous faire aboutir à un classement toujours plus prestigieux des photographes mondiaux (dont bizarrement les lauréats sont d’obscurs inconnus, très souvent photographes amateurs, aux images plus que stéréotypées). Un confrère qui m’en expliquait le fonctionnement m’a confié qu’il avait calculé que, pour atteindre la première place, à condition de tout gagner du premier coup sans être recalé, le lauréat devait au minimum payer 40 000 euros !

Je suis tombé un jour sur une bourse dont la simple participation d’entrée (envoyer son dossier par mail) était de 250 dollars … pour une seule bourse à hauteur de … 2000 dollars ! Ainsi seuls 8 participants à la bourse permettent de financer la bourse elle-même ! Ensuite c’est du pur bénéfice pour l’organisateur.

Car si on multiplie les frais d’entrée des prix (pouvant monter parfois à une centaine de dollars selon le nombre de photos envoyées) par le nombre de candidats à chaque édition de ces concours, on doit pouvoir dépasser les dizaines, voire centaines de milliers de dollars dans les poches de l’organisateur… pour quelques milliers reversés aux lauréats. Où va le reste de l’argent? A qui profite réellement ces prix? Aux photographes ou à son ou ses organisateurs. La réponse est dans la question. Au nom d’un soutien glorificateur et d’une mise en lumière du photographe, un business extrêmement rentable est créé sur le dos du métier, de notre profession. Multipliez ce genre de prix par une petite centaine (que j’ai à la louche recensé) et on ne pourra plus dire qu’il n’y a pas d’argent dans le métier: des centaines de milliers d’euros circulent…. financés par les photographes eux-mêmes ! Une véritable loterie.

De même, de plus en plus de mystérieuses revues d’art me contactent régulièrement pour publier dans leurs pages mon book… à la seule condition que je paie parfois 250 euros la page ! Des revues inconnues, qui vous vendent du prestige mais qui jouent sur la naïveté ou l’espoir des photographes.

De la même manière, les lectures de portfolio payantes me dérangent énormément. Il y a quelques années encore, les lectures de portfolio n’existaient pas. Pour montrer son travail, il suffisait simplement d’appeler, se rendre au siège d’un journal, d’une revue, ou pousser la porte d’une galerie… afin de montrer son book, ses reportages. C’est encore possible, c’est très simple, la plupart des éditeurs ou curateurs sont facilement accessibles. Et gratuitement.
La lecture de portfolio part d’un bon sentiment: mettre plus aisément en lien les acteurs du métier et les producteurs d’images. Mais demander à un jeune (dans le métier) photographe de débourser quelques dizaines d’euros pour montrer le fruit de son travail est scandaleux. Payer le lecteur de portfolio, qui s’est déplacé et a pris du temps pour cela, me parait tout à fait normal, la n’est pas le problème, mais ce n’est pas à un photographe d’investir. Une fois de plus on demande au photographe de payer pour simplement montrer son travail. Sans bien évidemment aucune assurance de publication. Le métier étant en crise, il est aisé de deviner que la plupart des photographes n’auront aucun retour sur investissement. Le milieu fait son « marché », mais c’est le photographe qui en paie le coût. Si vous voulez réellement aider les photographes, trouvez d’abord un budget pour organiser ce genre d’évènements.

Dans le même genre, la multiplication des workshop de luxe au tarif abusif (1500 euros pour passer trois jours avec un grand photographe prestigieux) est dérangeante. De nombreux photographes en devenir professionnel pensent qu’il faut absolument passer par ces cours pour afficher le mentor dans leur CV (révélation: le fait d’avoir suivi les cours d’une star de la photo ne fait pas de vous spécialement un bon photographe). Quitte à sacrifier des sommes indécentes. Des grandes agences prestigieuses en ont fait un business juteux. Pour le même tarif, les photographes reconnus devraient plutôt leur dire de ne pas dépenser inutilement cette somme mais de l’utiliser pour réaliser un reportage ! Voilà le meilleur des conseils. (c’est cadeau, je vous offre gratos mon conseil de pro 😉
Une fois de plus c’est jouer sur le rêve et l’espoir de jeunes de plus en plus nombreux à vouloir devenir photographe qui me dérange. Alors que le métier est de plus en plus difficile, moins rémunérateur et que la crise va en laisser pas mal sur le carreau. Pas le fait qu’un riche retraité puisse se faire plaisir en suivant des cours onéreux.

Quand je contacte les organisateurs des festivals, lectures ou prix dont la parfois pré-selection (sic!) ou la simple participation est payante – ou qu’il n’y a pas de droits d’auteurs, ni de frais remboursés pour le déplacement et l’hébergement afin d’être présent le jour du vernissage – pour leur faire remarquer qu’il est indécent de demander à des photographes précaires, dont le métier est en crise, de payer pour participer à une loterie, j’ai systématiquement en retour l’argument que c’est parce qu’ils ont un tout petit budget, qu’ils sont bénévoles, etc… A cela je leur réponds que même s’ils ont un petit budget, bizarrement le photographe pourtant promoteur de leur évènement est le dernier sur la liste à être payé. Pourquoi l’hôtel, le restaurateur du buffet, le loueur de la salle ou même l’imprimeur de l’affiche rentreraient dans le budget du festival, mais pas les photographes exposés? Au prétexte que les photos existent déjà? Au prétexte que cela leur fera de la « visibilité » en indiquant leur crédit (vous savez, ce fameux argument qui doit apparemment suffire pour faire vivre les photographes…) ? Ou qu’ils pourront vendre leur tirage ou livre et donc avoir retour sur investissement? (mais qui vit de la vente de ses tirages ou livres en France?). C’est en sous-main c’est ce qu’ils doivent penser ou parfois me disent. En réalité imaginer payer un photographe alors « qu’on leur organise » un évènement à leur gloire leur est inimaginable. Les photos existent déjà, donc cela ne nous coûte rien de venir les présenter.
Souvent, je leur rétorque que les photographes n’ont pas besoin de ces évènements pour exister. A l’heure des réseaux sociaux, nous pouvons nous charger de notre propre « visibilité ». Par contre s’ils veulent vraiment créer un festival autour de la photographie, c’est d’abord à eux de trouver un budget décent pour faire venir et rémunérer les auteurs. S’ils ne trouvent pas, ce n’est pas grave de ne pas créer un festival (souvent pourtant financé par la ville, le département, la région, des sponsors dont ils sont très fiers de mettre en avant avec les logos sur leur site et affiche). Nous, les photographes, pouvons nous en passer. On ne vous en voudra pas de ne pas exister.

J’ai l’impression que de plus en plus de jeunes photographes pensent sincèrement qu’il faille en passer par là pour faire la différence, sortir du lot, émerger de la masse. Je les comprends, ils n’ont pas tort de vouloir tout faire pour se faire remarquer. Mais payer pour montrer son travail est une ineptie rarement productive. Il est temps de mettre fin à certains abus, voire arnaques.
Nous avons le seul métier où payer pour exercer est d’entrée de jeu intégré dans notre esprit : on paye notre matériel photos, nos ordinateurs, nos billets de train, d’avion, notre hôtel, nos repas pour nous rendre sur le terrain, on paie de notre temps, de notre investissement psychique et moral, on sacrifie tout pour ce métier. C’est déjà une charge énorme.
Il n’est pas normal de nous demander en plus de payer pour être visible.

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

    You may also like

    En voir plus dans L'Invité.e