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Pour sa deuxième carte blanche, notre invitée de la semaine, Catherine Merckling, co-directrice à La Chambre (Strasbourg) nous présente la mission photographique Grand Est. Une initiative lancée par la région pour dynamiser culurellement la fusion de l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne. L’édition 2019-2020 réunit cinq photographes. Catherine Merckling nous présente les travaux de Beatrix Von Conta, Bertrand Stofleth, Olivia Gay, Eric Tabuchi et Lionel Bayol-Thémines.

En 2016, la fusion des régions a regroupé l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne sous la dénomination « Grand Est ». Entre indifférence et dénigrement, cette mesure n’avait pas la cote. Le responsable culture de cette nouvelle entité a eu alors l’idée de lancer une mission photographique pour donner corps à ce territoire au-delà des raisons administratives. Un sacré défi au vu de l’étendue de cette région et des différences culturelles, économiques et sociales qu’on y trouve… C’est La Chambre, en collaboration avec le CRI des Lumières (Lunéville) qui a piloté ce projet. Nous avons fait des préconisations concernant le déroulé, le contenu, les objectifs, les droits d’auteur, qui ont toutes été entérinées par la Région. C’est donc un beau projet que nous avons soumis à l’appel à candidatures… à tel point que nous avons reçu 840 dossiers ! L’idée étant d’éviter les stéréotypes, l’énoncé écartait d’office les vues de sites touristiques. Il y a eu beaucoup de propositions en lien avec les Guerres Mondiales ou la désindustrialisation, mais ce qui m’a frappée, c’est la prédominance évidente des préoccupations écologiques – plus de la moitié des dossiers. Après un long travail de présélection, de pré-projet avec réalisation de premières photos sur le terrain, puis de sélection finale, cinq artistes ont été choisis. On a voulu leurs travaux variés et complémentaires, il s’est trouvé qu’en tant que personnes ils se sont très bien entendus aussi. Ils ont donc commencé leur aventure, chacun suivant son fil, mais toujours liés par cette mission commune, et ce pendant plus d’un an. Aucun d’entre eux n’était originaire de la région, et ils ont su y porter des regards originaux, avec des petites et grandes trouvailles qui ouvrent des perspectives inédites même pour les habitants.

Beatrix von Conta, Centrale hydroélectrique sur la Moselle à Charmes, 2019 – Mission Photographique Grand Est

Beatrix Von Conta a suivi le fil des cours d’eau pour parler de l’architecture de loisirs, de production d’énergie, de nature et de sécheresse. En 2019 et 2020, elle a travaillé par des étés à plus de 35°…

Bertrand Stofleth, Center Parc du Domaine des Trois-Forêts, Hattigny, Moselle, août 2020 – Mission Photographique Grand Est « Plus grand et plus fréquenté des villages de vacances d’Europe de la marque Center Parc. Modèle en expansion dans les années 1980, il incarne alors la promesse d’une vie exotique immergée dans la nature. Son implantation concentre dans des écrins de verdure préexistants de très grandes infrastructures (parc aquatique, dôme maintenu à une température de 29 °C tout l’année, supermarchés, fast foods, restaurants, cottages, boutiques,…).« 

Bertrand Stofleth a rencontré divers acteurs et témoins de l’anthropocène, au point de basculement entre l’ancien monde et le nouveau que l’on espère voir avenir. La sérénité des vues en plan large est contrebalancée par des légendes factuelles parfois glaçantes, la nature y est tantôt exploitée ou accompagnée de manière résiliente.

Olivia Gay, Soumy et Safa, Cité des Côteaux, Mulhouse – 9 juillet 2020 – Mission Photographique Grand Est

Olivia Gay, avec sa capacité extraordinaire à entrer en relation de confiance avec les gens, a fait des portraits d’habitants en interrogeant leur relation au territoire : des personnes âgées n’ayant jamais quitté leur village aux migrants kosovars parachutés dans une petite ville lorraine, en passant par des jeunes reprenant l’entreprise familiale…

Eric Tabuchi, Krautergersheim, Grand Ried – Mission Photographique Grand Est

Eric Tabuchi, toujours tenace, a poursuivi son exploration de la France côté Est. Ses collections de cinémas, de pavillons, de miradors, de bâtiments professionnels sont intégrées à son Atlas des régions naturelles.

Lionel Bayol-Thémines, Google Earth, Reims, 2019-2020 – Mission Photographique Grand Est

Lionel Bayol-Thémines a “survolé“ la région grâce à Google earth et au satellite d’un laboratoire d’imagerie qui l’a accueilli et lui a aussi donné accès à ses archives. Grâce à cette somme d’images, il a évoqué l’évolution de la limite naturel/construit.

On retrouve donc dans ces travaux beaucoup de questionnements sur l’environnement – rien de plus normal, puisque les artistes sont les observateurs et les critiques de leur époque. Mais aussi beaucoup de sensibilité, de bienveillance, d’attention portée à des beautés et des singularités négligées. On voyage dans des terres inconnues, pourtant si proches. On ressent le passage du temps, de vestiges pesants en explosions de vie, de présent immobile en rêve de futur.

La première exposition de ces œuvres a eu lieu l’été dernier à la biennale de photographie Urbi & Orbi de Sedan. Un livre a été réalisé avec les éditions Poursuite. L’Arsenal de Metz accueillera les œuvres de la Mission de décembre 2022 à février 2023. J’espère qu’elles auront encore de nombreuses occasions de rencontrer le public, dans le Grand Est et au-delà ! D’ailleurs si une structure est intéressée, l’expo cherche à tourner…

http://www.missionphotographique-grandest.com

La Rédaction
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