Pour sa deuxième carte blanche, notre invité de la semaine, Claude Belime – fondateur et directeur du Centre d’Art et de Photographie Lumière d’Encre (CAPLE) – revient sur les fondations du centre de la photographie de Céret. C’est à partir de son travail photographique personnel, centré sur les problématiques du paysage, que l’idée de créer un centre d’art est née. Depuis 17 ans, Lumière d’Encre est l’un des rares lieux en France à avoir tracé un sillon cohérent pour offrir aux visiteurs une large palette de travaux photographiques liés à cette thématique.

Site des Boues rouges du Stadium, Vitrolles, 2012
© Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth

Site des Boues rouges du Stadium, Vitrolles, 2018
© Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth

Site des Boues rouges du Stadium, Vitrolles, 2018, 2022
© Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth

Depuis plus d’un demi-siècle, le paysage s’est imposé comme un enjeu culturel, social et environnemental majeur. Héritiers d’une longue tradition photographique de représentation du monde, les Observatoires Photographiques du Paysage (OPP) trouvent leur origine dans les profondes mutations qu’ont connues les sociétés occidentales durant les Trente Glorieuses. Cette période d’expansion économique, d’industrialisation accélérée et d’aménagement à marche forcée du territoire a contribué à transformer durablement les milieux naturels, jusqu’à susciter de vives interrogations sur l’impact de ces transformations. La crise économique de la fin des années 1970 marque un tournant. Elle nourrit une nouvelle réflexion portée par des géographes, ethnologues et philosophes comme Alain Roger, Augustin Berque ou Marc Augé, qui repositionnent le paysage comme une construction culturelle complexe, un objet à déchiffrer autant qu’un héritage à préserver. Cette prise de conscience s’institutionnalise en 2000 avec la Convention européenne du paysage, qui le définit comme « une partie de territoire telle que perçue par les populations et dont le caractère résulte de l’action des facteurs naturels et/ou humains et de leurs interactions ».
Du côté de la photographie, l’État avait déjà ouvert la voie dès les années 1980 à travers les grandes commandes de la DATAR, qui ont réuni certains des photographes les plus importants de leur génération autour d’une ambition commune, celle de documenter le territoire national dans ses changements et ses tensions. Fort de ces expérimentations réussies, le ministère de l’Environnement crée en 1991 les Observatoires Photographiques des Paysages, dispositif innovant visant à révéler la dynamique des paysages à travers des séries de vues réalisées à intervalles réguliers selon un protocole précis. Depuis, plus d’une centaine d’OPP ont vu le jour en France, appuyés par une Méthode nationale qui en structure aujourd’hui la pratique. Leur vocation est double. D’une part associer le regard créatif d’un photographe à une approche scientifique et offrir un outil d’observation, de médiation et d’alerte aux évolutions visibles ou invisibles du territoire. Plusieurs artistes, parmi lesquels Béatrice von Conta, Thierry Girard, Guillaume Bonnel, Sylvain Duffard, Thibaut Cuisset, Geoffroy Mathieu ou Bertrand Stofleth … ont fait de cette démarche une véritable manière d’interroger le monde tout autant que leur pratique photographique.

Pourtant, la pensée théorique autour des OPP n’émerge que récemment, portée notamment par les analyses de Caroline Guitet puis les travaux denses et riches de Frédérique Moquet, dont l’ouvrage L’Observatoire Photographique du Paysage, une politique du regard, a paru en septembre dernier chez Créaphis (212 pages, 29 €).

Plage des Combattants, Port-de-Bouc, 2012
© Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth

Plage des Combattants, Port-de-Bouc, 2018
© Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth

Plage des Combattants, Port-de-Bouc, 2022
© Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth

Souvent portés par des institutions comme les Parcs naturels régionnaux qui en font un outil d’étude des paysages et de médiation, les OPP sont le lieu où se frottent vision utilitarisme et écriture photographique contemporaine. D’autres expériences existent.
Nous citerons le remarquable travail de Geoffroy Mathieu et Bertrand Stoffleth qui ont conduit de nombreux observatoires. Depuis 2012, ils ont mené un projet photographique collaboratif incluant artistes, marcheur·euses, habitant·es et chercheur·euses, aboutissant à un OPP qui documente un territoire métropolitain en construction, soumis aux pressions anthropiques qui façonnent nos paysages: les apports et les retraits de matière, les transformations, mutations ou latences liés à l’aménagement, à la protection ou à l’abandon des espaces et des milieux. Un itinéraire de 365 km aux marges de Marseille, le GR 2013, dont les points de vue ont été reconduits pendant 10 ans. Paru en 2024 chez Building Books, Paysages usagés 2012-2022, Observatoire Photographique du Paysage depuis le GR2013 (208 pages, 35€) en relate l’expérience.*
Ils y invitent « à la réflexion sur des paysages qui semblent tout à la fois « s’enruiner » sous les effets du capitalocène, et se réinventer par la poésie des usages ».

La Busserine, Marseille, 2012
© Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth

La Busserine, Marseille, 2017
© Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth

La Busserine, Marseille, 2022
© Geoffroy Mathieu et Bertrand Stofleth

C’est dans ce contexte intellectuel et institutionnel que s’inscrit Céret au cœur d’un territoire rural où les transformations paysagères sont visibles. Le Centre d’Art et de Photographie Lumière d’Encre, implanté dans cette géographie, porte naturellement cette préoccupation. Ici, le paysage n’est pas seulement un décor pour touristes ou un patrimoine déclassé. Pour les photographes qui travaillent la question, il représente une pensée en soi, un ensemble d’affects et de métaphores que la photographie explore dans toute sa diversité, du documentaire propre aux observatoires photographiques à des approches plus intimes.
Rendre le paysage « pertinent », au sens que lui donne Michel Foucault, revient à ouvrir de nouvelles façons de le percevoir. Les photographes en sont les défricheurs, Lumière d’Encre en deviennent le facilitateur, en offrant les conditions nécessaires pour faire émerger des nouvelles approches capables de rendre visible l’indicible.
Par son engagement, le centre d’art s’inscrit pleinement dans cette réflexion contemporaine qui voit dans le paysage un espace à comprendre autant qu’un espace à ressentir et qui fait de la photographie l’un des outils les plus précieux pour accompagner cette prise de conscience collective.

* Mention obligatoire : Paysages Usagés est une commande publique du ministère de la Culture et de la Communication – Centre national des arts plastiques (Cnap), co-production Marseille Provence 2013, Capitale Européenne de la Culture.

INFORMATIONS PRATIQUES

sam18oct(oct 18)10 h 00 min2026sam03jan(jan 3)18 h 00 minSandrine ExpillyJ’ai rêvé que tu m’emmenaisLumière d'Encre, 47 rue de la République 66400 Céret

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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