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La Biennale de la Petite Photographie, une manifestation manifeste
Rencontre avec Éric Antoine

Investir une galerie de 4m² en plein cœur de Paris ? C’est le pari fou que vont relever Clair Deweggis et Éric Antoine en initiant, le 24 octobre prochain, la 1ère édition de la Biennale de la Petite Photographie. Seront réunis dans ce qui est probablement la plus petite galerie du monde onze artistes photographes qui produisent des tout petits formats (inférieurs à 15 centimètres), un manifeste à contre-courant du marché où les grands formats ont la cote. Rencontre avec Éric Antoine, artiste photographe et commissaire de cette nouvelle manifestation, qui voit les choses en grand !

Portrait d’Eric Antoine

En petite taille, la photographie impose une certaine forme d’intimité ; c’est surtout refuser le choc des expositions immersives où vous êtes 500 dans une galerie ou un musée à regarder la même chose en même temps. Une petite photo, c’est intime, c’est sensible, c’est quelque chose d’antisensationnel. Une petite photographie, elle tient dans la main, on la regarde à la recherche des détails, on prend le temps. C’est un positionnement du délicat face à l’apparat, et c’est plus que jamais contemporain.”

Ericka Weidmann : La Biennale de la Petite Photographie ouvre ses portes le 24 octobre prochain, un événement qui met à l’honneur les petits tirages. Comment est né ce projet ?

Eric Antoine : L’an passé, j’ai fait le commissariat d’une exposition collective de 14 artistes dans un lieu de 500 m² à la Galerie Capazza. À cette occasion, nous avons eu un échange avec trois des artistes exposés, Aline Héau, Bertrand Hugues et Claire Deweggis. Cette dernière m’a demandé de trouver une idée d’exposition pour une galerie au cœur de Saint-Germain-des-Prés de… 4 m². Cela nous a menés à évoquer l’évolution des formats dans l’histoire de la photographie et la nécessité, pour nous artistes, de produire de grands formats pour satisfaire le marché. Je ne fais que des pièces uniques à partir de négatifs qui font 40 centimètres, parce que ma galerie m’a poussé à montrer des œuvres plus grandes, pour une raison financière évidente : les galeries ne veulent pas exposer de petits formats, car ils sont moins chers. Certes, il y a le prix du papier et du cadre, mais la question demeure : pourquoi les petits formats sont-ils beaucoup moins chers que les grands, alors qu’ils nécessitent autant de temps de travail et que la créativité est la même ? La réalité, c’est que dans l’art, la taille compte, et c’est elle qui participe à définir le prix. Les galeries montrent du grand format pour faire rentrer de l’argent, alors qu’en parallèle, la photographie se regarde sur des écrans de 4 cm de large. Notre œil est habitué à ce format.

Cela nous a poussés à mener une réflexion sur l’importance du format. En petite taille, la photographie impose une certaine forme d’intimité ; c’est surtout refuser le choc des expositions immersives où vous êtes 500 dans une galerie ou un musée à regarder la même chose en même temps. Une petite photo, c’est intime, c’est sensible, c’est quelque chose d’antisensationnel. Une petite photographie, elle tient dans la main, on la regarde à la recherche des détails, on prend le temps. C’est un positionnement du délicat face à l’apparat, et c’est plus que jamais contemporain.”

© Bertrand Hugues

© Mickael Ackerman

E.W. : Comment avez-vous imaginé cette première édition ?

E.A. : J’ai visité la galerie, elle m’a tout de suite plu ; il fallait trouver un nom pour cette exposition. Je voulais quelque chose de grandiose, j’aime les oxymores, c’est ainsi que m’est venue « la Biennale de la Petite Photographie ».
Mon idée de départ était d’organiser une exposition à quatre (les trois artistes de la Galerie Capazza et moi-même), en consacrant un mètre carré par artiste. Puis j’ai commencé mes recherches : je me suis rendu à Paris Photo pour trouver des artistes travaillant le petit format. Je n’ai quasiment rien trouvé, à part Michael Ackermann, qui avait une photo de moins de trois centimètres. C’est finalement très difficile à dénicher. J’ai échangé avec des théoriciennes et des théoriciens de l’art pour comprendre qu’à partir des années 70-80, on a voulu faire des tableaux avec les photographies, alors qu’auparavant elles étaient en majorité bien plus petites, et qu’il en existait très peu.
J’ai ensuite contacté de nombreuses actrices et acteurs de la photographie en France et à l’international pour les convier à une réflexion commune sur cette thématique ; c’est ainsi qu’est née notre collaboration avec la MEP. Tout le monde a immédiatement été partant. Michael Ackermann, à qui j’avais brièvement parlé à Paris Photo sans vraiment le connaître, m’a répondu : « Je veux absolument en faire partie. » Même enthousiasme chez Bernard Plossu, qui m’a confié attendre cet événement depuis longtemps. Et c’est ainsi que nous avons réuni onze artistes.

© Bernard Plossu

E.W. : Comment investir un si petit lieu qui impose de repenser l’espace ?

E.A. : La manifestation s’inscrit dans le programme du Bicentenaire de la photographie du ministère de la Culture ; j’avais envie d’explorer les différents procédés photographiques de ces 200 dernières années : des daguerréotypes au platine-palladium, en passant par le cyanotype ou l’ambrotype, jusqu’aux simples tirages gélatino-bromure d’argent…

© Jalo Porkkala

Il y a des photos-objets qui ne sont pas exposables de façon traditionnelle. Pour présenter une plaque Lippmann (ndlr : procédé inventé par Gabriel Lippmann, qui fixe les couleurs par interférence lumineuse, sans colorants ni filtres), on est obligé de la présenter avec un prisme et un éclairage particulier, posés sur une tablette réalisée spécialement pour l’occasion. Certaines pièces pourront être manipulées. Dans un tel espace, on ne peut pas construire une exposition de manière horizontale et linéaire : elle se composera en hauteur. Malgré la taille des tirages, le défi est de créer une expo aérée. Certaines œuvres seront posées, d’autres pourront être manipulées, d’autres encore seront fixées au mur ; celles de Michael Ackermann, par exemple, seront des tirages non encadrés, directement scotchés au mur.

L’exposition offre une double lecture : la première, ludique, porte sur l’histoire de la photographie à travers les différents procédés historiques ; la seconde, sur la cohérence entre les images. Au-delà de leur petite taille, l’accrochage est articulé autour d’une photographie où la présence humaine est rare, une photographie où la géométrie tient une place importante.

E.W. : Que souhaitez-vous déclencher auprès du public ?

E.A. : C’est une première pierre à l’édifice ; il s’agit d’une exposition manifeste qui met en avant une photographie invisibilisée. On invite le public à s’en saisir. J’aimerais beaucoup qu’en 2028, il y ait des lieux partout en France qui organisent des expositions pendant cette biennale, et que ça devienne un mois consacré au petit format, un événement national !

E.W. : Pourquoi le choix de cette période, qui est finalement saturée d’événements photographiques à Paris ?

E.A. : Initialement, nous souhaitions le faire hors Paris Photo ; c’est d’ailleurs pour cela qu’elle commence le 24 octobre. Mais c’est aussi pour une raison pratique : cette exposition est produite sans budget, nous ne pouvions donc pas faire venir les artistes à un autre moment, et nous profitons de leur présence à l’occasion d’autres actualités parisiennes.

Il faut dire que nous nous confrontons à un problème, je ne vais pas dire que nous ne voulons pas trop de visiteurs, mais avec un espace de 4 m², il est difficile d’accueillir des dizaines de visiteurs en même temps. C’est une période où il y aura beaucoup de passage, et ça va être un vrai défi.

© Chrystele Lderisse

E.W. : Je remarque qu’il y a une majorité d’hommes exposés (8 contre 3 femmes). Les femmes sont-elles moins nombreuses à explorer le petit format ?

E.A. : J’ai cherché à avoir autant de femmes que d’hommes, car pour l’exposition à la Galerie Capazza, ce n’était pas tout à fait paritaire. Malgré mes recherches, je n’ai pas trouvé beaucoup de femmes… Ce sera d’ailleurs l’une de nos réflexions lors d’une table ronde que nous allons organiser. Pourquoi sont-elles si peu nombreuses ? C’est une vraie question.
Dans l’exposition, nous présentons Chrystèle Lerisse, que j’ai découverte en faisant des recherches. C’est un peu le pilier de cette exposition, puisque depuis 50 ans, elle produit des œuvres de 6 centimètres maximum. Elle n’a jamais rien fait d’autre ; c’est, à ma connaissance, la seule femme à s’être spécialisée dans cette pratique. Les autres photographes de l’exposition travaillent des formats plus grands, mais Chrystèle s’est vraiment imposée dans ce style, contre les tendances du marché et l’avis des galeristes. Elle est très impressionnante.

© Eric Antoine

E.W. : Vous étiez photojournaliste avant d’entamer une carrière artistique avec la pratique des procédés anciens. D’où provient cette volonté de ralentir, de revenir à une photographie plus originelle ?



E.A. : Plus j’avance dans ma pratique, moins le sujet m’importe. Ce n’est pas que je sois un féru de la technique, au contraire, mais la réflexion sur la photographie et sur l’image m’importe de plus en plus, par rapport au sujet. Mes photos ne sont quasiment plus figuratives, ou en tout cas il n’y a plus d’humain. J’aime que mes images suggèrent, plutôt qu’elles ne servent de simples représentations. Qu’on puisse y trouver des visages, des formes, des paysages dans des choses qui n’en sont pas, c’est une forme d’anthropomorphisme qui m’intéresse tout particulièrement. Je suis arrivé à une réflexion sur l’image elle-même ; j’en suis venu à la conclusion que plus le procédé était rudimentaire, plus l’image était ce que je qualifie d’« honnête ».

Je vis à côté de chez Vincent Munier, nous échangeons beaucoup. Sa démarche est opposée à la mienne, puisqu’il travaille en numérique et montre la vie sauvage et les animaux ; mais il essaie, lui aussi, de renforcer le sensible et la simplicité, plutôt que l’apparat, la recherche de sensations fortes et l’exotisme. Sur ce point, nous nous rejoignons, et cela prouve qu’il y a plusieurs manières de montrer le sensible et le simple, à une époque où l’on nous vend du sensationnalisme et de la surenchère. C’est à celui qui fera la photo la plus dingue ! Je viens de voir qu’un artiste avale ses négatifs, puis se les fait retirer médicalement, pour que ses sucs gastriques les digèrent partiellement, à la manière d’un chimigramme, et observer l’effet produit sur l’image. C’est pourquoi je pense qu’il est nécessaire de revenir à un événement qui prône la simplicité, le rapport honnête, physique, concret à l’œuvre : c’est ça qui m’anime.

C’est pour cela que je fais du collodion humide, par exemple : j’ai envie qu’on puisse se saisir de la plaque de verre pour ressentir l’argent. Ce n’est pas juste voir une photo argentique, c’est ressentir les reflets de l’argent, la matérialité du verre et du bois, ressentir un objet et entrer dans la photographie, pas parce qu’elle est immense et que c’est immersif, mais parce qu’on va trouver plein de choses dans chaque nouvelle image.

TABLES RONDES
Deux tables rondes viendront prolonger la réflexion : 
• Le 29 octobre 2026 à l’auditorium de la Maison Européenne de la Photographie (MEP) à partir de 19h
•  Le 10 novembre 2026 à l’Université Panthéon-Sorbonne, Galerie Colbert, salle Vasari, 6 rue des Petits Champs, Paris 2, de 18h à 20h 

INFORMATIONS PRATIQUES

sam24octToute la journéelun30novBiennale de la Petite Photographie (BiPP)Dédiée au petit format photographiqueBiennale de la Petite Photographie (BiPP), 32 rue de Seine 75006 Paris 0 Ajouter à ma wishlist

Entretien publié dans le numéro #393 d’octobre du magazine Réponses Photo

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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