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Il y a sur la couverture en tissu vert de Somewhere, une affirmation et une rencontre, celle de la douceur du tissu, du format carré (19X21cm) une sensualité immédiate du toucher qui en fait un objet intime et celle de la caresse de l’oeil ; la couverture signe une sorte de fusion de l’image à ce corps vert aux lettres noires imprimées, une image pourrait en naître immédiate, augurale, celle d’une inconnue que l’on croise à l’improviste sous les falaises de Douvres, sortie d’un rêve de peinture, habillée de vert, portant sous son bras, jeune étudiante en art, un grand livre dont la couverture serait cette image là : un en-vers donc de ce petit format, un peu sombre, où un homme, manteau beige, chapeau, de profil, semble vouloir traverser la plage de sable, parallèle à la ligne de mer, bleue, et au ciel légèrement moutonneux, rejoint une ombre portée large, fuyante comme une vague.

Un air de suspens, d’interrogations plane sur cette image, comme dans toutes celles qui font ce livre, sans pour autant qu’on s’en inquiète, magie de l’image…. Il y a un peu de Lewis Caroll dans ce voyage à travers le miroir qui a commencé sans qu’on s’en aperçoive vraiment, une dé-territorialisation, une décompensation se sont faites discrètement, naturellement, portant en soi un rêve qui trouve son rêveur….

« Je mène depuis plusieurs années un travail photographique, au gré de mes errances. Somewhere en est l’aboutissement, sous forme d’un livre. Dans cet ouvrage, la photograhie n’a pas vocation à s’ancrer dans le réel, elle le détourne pour représenter mes émotions, mes sensations et mes images mentales. » Stéphane Mahé

C’est l’écrivain brestois Arnaud Le Gouëfflec qui introduit Somewhere d’une micro-nouvelle.
À la lecture de Somewhere, une interrogation saisit, quel statut attribuer à cet univers onirique, qui cite le cinéma, la peinture, le pictorialisme. Est-on en présence d’une œuvre autonome qui a ses propres lois, ses lignes de force, qu’y voit-on vraiment, un film dont il ne resterait que quelques images, mises bout à bout, dont la diégèse, l’organisation aléatoire serait une forme de souvenir impromptu émergeant librement, à partir d’une mémoire enfuie, ou des photographies ayant engagé un dialogue entre elles, comme de petites nouvelles. Ces images autonomes se couplent à la résonance des sens, parvenus jusqu’à nous, comme une voix oubliée, glissant sur l’onde mémorielle dans le silence, perdue et retrouvée par delà l’écheveau du hasard et de la nécessité.

Une Mélancolie parcourt ce champ de la photographie tout en évoquant un univers proche de l’univers du maître du suspens, Alfred Hitchcock, sans être plus insistante que la référence à De Chirico, au sujet des ombres portées et de la sur-réalité qui est au centre de la réception de cette photographie comme à Magritte, à Hoper pour son réalisme onirique. Il semblerait qu’une attente se soit coulée dans ces personnages, qu’elle habite ces paysages, ces morceaux de rêves empanachés d’une sur-réalite douce et opportune.

Qu’en est-il des photographies extrêmement mobiles de Stéphane Mahé dont ce Somewhere est un recueil intriguant? Aucune légende n’apparait, aucun lieu n’est mentionné, rien n’est dit ni situé, rien ne répond au désir de rassurer le lecteur, afin que la dé-réalisation opère une perte totale des repères et projette la pleine puissance de l’image vers l’imaginaire dont elle est issue, en tant que message et en tant que spectacle, en tant qu’oeuvre.

Place à l’autonomie et à l’inertie des voyages qui sont censés s’imposer dans leurs intrigantes beautés. Les photographies ont subi un traitement “sourd” de la couleur. Un grain leur donne une épaisseur physique, une sorte de poids, de densité, d’ancrage, peut-être pour les fixer dans l’image, comme si le photographe songeait à retenir ces nuages qui forment, pendant quelques secondes une figure, un visage, disparu l’instant suivant. c’est un parti-pris de légèreté et de densité communes.

L’ouvrage à la pagination élégante, les décline, page à page et se signale aussi comme un objet “soft”, dans un luxe discret et chaleureux, afin qu’une proximité, mieux qu’une intimité se déploie, entre l’image et son lecteur. Ce livre semble s’être fiché dans son écrin vert, comme un vieux rhum dans son flacon, ramené des Antilles, alcool brun des mangeurs de soleil, qui rêvent à la lune.

Tout l’univers de Stéphane Mahé semble issu des quotidiens à la banalité sourde, dans cette réalité qui produit autour de lui ces scènes qu’il retravaille ensuite pour les couler dans une densité complice et torse. Tout corps est appelé à devenir silhouette, à s’affranchir de cette présence du jour, pour entrer dans l’image qui se forme sur le prisme de l’aube à venir, au temps de sa délivrance. Silhouettes plus qu’ombres, les personnages qu’on perçoit en raison de leurs mouvements, de cette traversée du champ photographique, sont mus par une sorte de raison secrète qui échappe à la première lecture, au premier contact, si bien qu’on ne peut ni identifier ce qu’ils sont, ni lire autre chose que l’évènement improbable qui les motive. Saisis au vol, suspendus à un instant, il semblerait qu’ils passent, juste devant les yeux du photographe, libres d’eux même, chaque personnage étant projeté dans cette fiction, ce romanesque qui n’appartient qu’à soi seul et dont le photographe établit le passage dans sa photographie. Un auto-portrait psychologique, en creux se dessine…c’est en cela que ses personnages se rapprochent des peintures d’Edward Hoper, libres de leur course folle, échappant à toute idéalisation, simplement étrangers en soi, astres libres de leurs courses.

En mouvement, suspendues, à l’arrêt, dévalant, interdites et secrètes une lande ensommeillée, parcourue par le vent, marchant dans une rue vide, ces silhouettes, ces personnages, de chair et de sang affirment une correspondance avec les décors choisis, qui en sont une prolongation, le photographe ayant choisi de fondre son image dans ces lumières héritées de l’obscurité et de son grain, altérant ce trop net des perceptions, pour enclore toute son image. Ces décors ont aussi leur autonomie que fondent les rails d’argent du tram; une plage lointaine aux bras d’écumes est aussi une forêt sombre et inquiétante, en ville, les lumières basses sont issues d’ un murmure, écho des ruines ou des corridors, impasses des deltas repris aux sables des rivages qui font ensuite routes et chemins… tout est fiction, admirablement traversée par le chant invisible de l’aurore… de la fin de la nuit, de la venue au jour de cette inquiétante étrangeté à propos de laquelle Freud établit ce souvenir de Léonard de Vinci et du sourire de la Joconde. Mahé fréquente ses paysages hybrides, construit ses cadres, établit ses fictions, toujours à cette heure dense et bleue, à ces heures profondes.

Il y a là comme une fuite vertigineuse des personnages mis en scène par la photographie et son cadrage, une situation élective de l’espace livre l’instant qui fait scène et ce temps subjectif qui s’enfonce dans l’épaisseur de la nuit appelle un dynamisme: tout est maintenant construction inconsciente, rêve porté avec ses ombres intérieures, tissu d’obscurités, entre les différentes profondeurs des noirs, toujours rehaussés par la douceur des tons qui s’en exhale, comme un parfum sombre, entêtant, entre chien et loup se fait l’ inconscient de l’image.

Une magie de cet étrange objet du désir, et des citations intactes à l’approche de la main qui signe ce recueil font penser aux intensités cinétiques de Vertigo d’Hitchkock. Une même quête investit ce territoire de l’’inquiétante étrangeté dépoussiérée, revue à la lumière des polars dont la fibre habite curieusement ce creuset des songes aux chapeaux bas. On fume au salon, un cigare se consume, dehors, par les persiennes closes, des bruits de pas et puis un coup de feu, des claquements de porte secs, une voiture démarre en trompe, puis le silence… espoir d’un scénario clair de polar subsumé et dont il est dit que l’auteur s’en trouve plus proche que lointain…

À en juger il semblerait que Stéphane Mahé ait vécu ses propres images de l’intérieur et que cette appartenance a l’étrange cinéma n’en soit pas moins lié aux films de Lynch, restés en suspens. Peut-être cet univers étrange s’impose t il à lui comme le dialogue de l’invisible et de l’angoisse. Quand l’image parait enfin, message inconscient, elle formalise dans la plastique du mouvement intérieur, ombres, personnages, actions, énergies, intensités, ouvertures, éclairage intérieure, la situation d’une libération. Son pouvoir est assez métaphorique en même temps.

La photographie au grain soigneusement maitrisé est devenue un canevas de possibles qui ne font qu’agréger sa sédimentation ailée, légère, bien qu’inquiétante. Échappée d’un quotidien, FONDÉE SUR CETTE APORIE DU RÉEL, elle s’évanouit, se dissout dans la chair de l’image, fuit et se relève dans la densité des ombres, dans le graphisme que découpe chaque silhouette face à l’aspiration que représente la seconde suivante, les sorties du champ photographique, des personnages, happés par cette vie improbable faite d’ appels de l’invisible, d’évènements, hors de portée. Situations assez complexes d’une sur-réalité qui doit s’affirmer à travers le passage angoissé sans céder aux facilités de l’obscur, ici l’obscurité complice qui montre et cache dans un même mouvement. Ne faudrait il pas densifier ce propos qui oscille entre infra-ordinaire et sur-réel pour assurer la libre circulation d’une esthétique de l’angoisse à travers la fiction, comme l’ont fait en cinéma, tous les Maîtres pré-cités?

Somewhere en quelques minutes devient un objet aisé et proche, lancinant et retors, et les photographies, qui le composent, au delà de leur volubilité sage, ne cessent de porter leur ombre au devant de soi, comme ce premier personnage aperçu, en couverture. et l’interrogation reste intacte, mais qui est donc cet homme là?

INFORMATIONS PRATIQUES
Somewhere
Stéphane Mahé
aux Éditions de Juillet
19 x 21 cm – 100 pages en couleurs
ISBN : 978-2-36510-060-1
35€
https://www.editionsdejuillet.com
https://www.facebook.com/editionsdejuillet/

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