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Cécile Fakhoury a ouvert sa galerie en 2012 à Abidjan, elle représente une quinzaine d’artistes majoritairement liés au continent africain, puis un second espace à Dakar en mai 2018. Au moment de l’ouverture de son premier espace, elle se lançait dans une aventure à l’aveugle, sur un territoire où le marché de l’art était inexistant. Lors de la dernière foire de Paris Photo, elle présentait un duo show intitulé « La Cour » avec le travail de François-Xavier Gbré et Yo-Yo Gonthier. Si le marché de l’art sur le continent africain est difficile, celui de la photographe l’est encore plus…

« Tout le challenge est là, continuer à développer la galerie à l’international, tout en gardant une présence locale nécessaire ».

« Après 6 ans d’activité, la galerie est aujourd’hui en plein développement, mais cela est essentiellement lié au marché étranger, le local restant particulièrement faible et très contenu. 90% de notre chiffre d’affaire est réalisé à l’étranger. Ce déséquilibre commence à être problématique, d’où l’envie de développer la structure à Dakar. La galerie participe à des foires car il est important d’être actif sur la scène internationale, mais il est important pour nous d’être basés en Afrique, car même si nous avons besoin d’une visibilité à l’international, nous souhaitons vraiment développer le marché local. Et pour ce faire, on doit faire des choses sur le continent, sur place, on fait d’importantes expositions à Abidjan et maintenant à Dakar, on communique beaucoup sur nos actions et sur ce que l’on fait en Afrique de l’Ouest.

Un Marché timide

« Le marché de la photographie est encore plus compliqué. En fait, il n’y a rien sur place ! La production est très coûteuse et pas complètement satisfaisante. Les tirages des expositions nous restent sur les bras et économiquement c’est très compliqué« .

À Abidjan, il y a eu un marché, il y a eu une activité commerciale liée à l’art, mais cela fait 10/15 ans que ces activités ont complètement été mises de côté. Là, nous sommes en train de reconstruire cette scène artistique avec différents acteurs, heureusement nous ne sommes pas seuls. C’est lent et laborieux, mais chaque jour nous avons des signaux positifs de reconstruction. Le but est de motiver.

Sur le continent africain, il y a encore beaucoup de choses à découvrir en art contemporain, cela est porteur pour être présent à l’international. Localement quand on explique que nos artistes sont présents dans des grandes collections et dans les musées, il y a une vraie prise de conscience : pourquoi ces artistes devraient-ils juste être connus à l’étranger ? Alors bien entendu, ici, il n’y a pas assez de lieux, pas assez de propositions culturelles pour les faire connaître, mais ces prises de conscience s’opèrent et on tend à faire un chemin encourageant. A Dakar, c’est un bon terrain. Culturellement, il y a un fort soutien aux arts, une reconnaissance et une valorisation, même s’il y a un manque de moyens, l’essence est là. Il y a d’ailleurs même plus de signaux encourageants qu’à Abidjan, avec l’ouverture du Musée des Civilisations noires qui vient tout juste d’être inauguré, il y a même une fédération de collectionneurs qui se met actuellement en place… Et surtout, que ce soit à Abidjan ou à Dakar, il y a la volonté des artistes à venir exposer sur place. C’est quelque chose qui est très fort pour nous, c’est le nerf de notre guerre, il faut que les artistes soient là, proposent des choses et c’est autour de cela que les choses peuvent s’articuler. C’est très enthousiasmant.

Le marché de la photographie, en local est encore plus compliqué. En fait, il n’y a rien sur place ! C’est très difficile d’organiser des expositions de photographie, en premier lieu la production est très coûteuse, et n’est pas complètement satisfaisante, car il est difficile de produire sur place et comme les œuvres ne sont pas vendues ici, on reproduit ailleurs pour les ventes à l’international, ce qui veut dire que la production réalisée pour les expositions nous restent sur les bras et économiquement c’est très compliqué.

Avec François-Xavier Gbré et Yo-Yo Gonthier, on essaye de trouver différentes manières de faire. L’exposition « La cour » présentée à la dernière édition de Paris Photo, avait été également présentée à la Biennale de la Photographie de Bamako en 2017, dans un cinéma de la Médina. On a aidé à la production, on les a accompagnés sur le projet, même si il n’a pas été présenté à la galerie !

La présence des femmes en Afrique de l’Ouest

A la galerie nous avons une très très mauvaise parité de nos artistes, et c’est un vrai regret, j’aimerai beaucoup travailler avec plus de femmes. J’ai la sensation qu’il y a – et c’est sans doute lié à la culture locale – tout de même plus d’artistes masculins que féminins en Afrique de l’Ouest. Et d’ailleurs ce qui est intéressant, c’est que l’une de nos artistes Dalila Dalléas Bouzar, a fait la même performance à la Biennale de Dakar et à AKAA à Paris, où le public était invité à poser pour elle. À Dakar, seuls les hommes se sont prêtés au jeu, les femmes étaient très hésitantes, et à Paris le phénomène s’est inversé, seules les femmes ont posé pour elle. Une vraie différence culturelle ! »

Ici, Cécile Fakhoury, basée en Côte d’Ivoire et au Sénégal, nous confirme que le marché de la photographie n’est pas économiquement viable localement. Dans notre précédente interview, Nathalie Locatelli, galeriste au Maroc, proposait de réinventer un système pour le continent, que le marché occidental ne fonctionnait pas en Afrique… sans doute a t-elle raison.

http://cecilefakhoury.com

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