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Pour sa première carte blanche, notre invitée de la semaine, l’historienne de l’art et critique de la photographie Martine Ravache, partage avec nous ses premières rencontres décisives qui l’ont fait connaître et aimer la photographie. Elle nous raconte notamment sa rencontre avec Gisèle Freund, qui comme elle le dit « a changé sa vie »…

Le peintre et l’écrivain inventent dans la solitude tandis que le photographe, pour reprendre la formule d’Edouard Boubat, est un artiste de la rencontre. Comme tout le monde et bien que je ne sois pas photographe, j’ai avancé sur le chemin de la photographie grâce à des rencontres décisives. La première dès l’enfance : Nous avions un voisin aussi envahissant qu’excentrique, un Russe blanc, rescapé de la révolution, qui roulait magnifiquement les « r » mais surtout, était « photographe » – un métier de vaurien – Il avait l’habitude d’arriver au milieu du repas, appareil photo en bandoulière, pour présenter ses tirages à mon père qui était toujours très patient. Personne ne prenait ce type qui venait d’ailleurs, vraiment au sérieux. Il faisait un métier qui n’en était pas un dans les années cinquante, tout en étant chef d’une famille de six enfants. Yourik Brodsky , ce parfait inconnu, était – aujourd’hui je peux lui rendre hommage – un formidable photographe. Dès que j’ai pu (pour ne pas perdre le lien ?), je lui ai demandé de m’apprendre le russe mais finalement de toute cette histoire d’enfance, c’est la photographie que j’aurais retenue.

J’avais dix-huit ans lorsque j’ai rencontré mon deuxième photographe. Je n’ai fait que l’apercevoir mais je l’ai revu à peine dix ans plus tard et je ne l’ai plus quitté pendant longtemps. Jean-Luc Manaud venait d’abandonner l’architecture pour la photographie. A l’époque je peignais, nous étions faits pour nous entendre. Ensemble nous avons traversé le Sahara en 404 jusqu’au Niger et au Mali, puis nous avons recommencé souvent. Surtout lui. Il est devenu un spécialiste du désert, du Sahel, toujours prêt à retrouver les sensations heureuses du Sud Tunisien dans lequel il était né. C’était un photographe voyageur exceptionnel. J’ai fait mon premier livre grâce à lui « Le fleuve des sables » aux éditions du Chêne en 2OO1, un petit livre précieux, à la couverture rouge en toile, pour évoquer la boucle du Niger et Tombouctou et qui a eu beaucoup de succès à l’époque.

Mes études d’histoire de l’art m’ont mené vers mon troisième photographe : Gisèle Freund. Dès les années quatre-vingt je m’intéressais à la question des femmes photographes (et je crois bien que j’étais une des seules). Gisèle Freund et moi sommes devenues immédiatement amies, très complices malgré une quarantaine d’années de différences entre nous. J’ai pensé que ma vie avait changé en la rencontrant et je crois toujours que c’est vrai. Grâce à elle qui était « la photographe des écrivains » j’ai vendu ma première interview au Magazine Littéraire en 1991 puis je ne me suis jamais arrêtée. De mes années de journaliste, j’ai aimé rencontrer Bernard Plossu. Il ressemble à ses photos, sensible, fragile et juste.

De mes années d’iconographe dans la presse, j’ai aimé travailler avec une femme qui ne fait guère parler d’elle mais que tout le monde apprécie, Patricia Morvan, la directrice de l’agence VU. De mes années plus matures, j’ai encore aimé travailler avec Agathe Gaillard qui, sans rien me demander en échange, sans me connaître vraiment, m’a accueillie dans sa célèbre galerie pour assurer les premiers stages que j’ai créés et que j’ai intitulés « Apprendre à voir ». Fière, désintéressée, Agathe inspire le respect, ce que j’attribue à son indiscutable intégrité.

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