Temps de lecture : 8 minutes et 9 secondes

Capucine Vever nous avait convaincus lors de la dernière édition d’OVNI Festival à Nice avec ce 1er Prix Vidéo remporté pour « La Relève », ce récit de l’isolement autour du fantôme du sémaphore du Créac’h aujourd’hui désarmé. Dorénavant son analyse profonde et engagée de cette crise qui frappe de si nombreux artistes appelle à une vraie prise de conscience et mobilisation du système.

« Je rêve d’un écosystème qui se remette en question, d’une fédération possible d’artistes pour arriver à certaines avancées qui sont nécessaires »

Comment vivez-vous ce confinement ?

Je continue comme je peux le travail entrepris avant le confinement, comme beaucoup j’imagine, et dans le respect des restrictions imposées à chacun et à chacune bien évidemment. Plus précisément, je travaille sur deux projets de dessin mais il arrivera un moment où je serai bloquée dans leur finalisation. Pendant le confinement, je ne peux ni accéder au four de cuisson céramique ni à une table de sérigraphie. Les ateliers où ces machines se trouvent sont fermés et comme il s’agit de dessins sérigraphiés sur des laids de tissus, je serai coincée. J’essaie d’adapter au mieux les projets en cours gardant une certaine anxiété tout de même quant aux possibilités et conditions de création post Covid.

Cette crise sanitaire génère-t-elle de nouveaux sujets d’inspiration dans votre pratique ?

J’ai vraiment décidé pendant cette période de continuer à produire des projets lancés avant toute cette période du Covid et ce contexte de confinement. Ma façon de produire s’inscrit dans un temps et dans un process assez longs et me lancer à chaud dans l’élan de production d’œuvres qui découlent du sujet de la crise sanitaire ne me correspond pas. Cela nécessiterait au contraire beaucoup de recul et de réflexion, ce sujet touchant à mon sens, à de nombreux éléments systémiques de notre société d’où sa complexité

Peut-on revenir sur le projet à Evry-Courcouronnes et la pratique de la céramique ?

Ce projet de dessin sur céramique est lié à une résidence réalisée l’année dernière sur le territoire d’Evry-Courcouronnes sur une invitation de Sandrine Rouillard, directrice du service arts visuels de la Communauté d’Agglomération Grand Paris Sud. Pour cette résidence d’un an, centrée sur le territoire, j’ai emprunté à l’IGN (Institut Géographique National) un objet datant du XIXème siècle que j’ai restauré : un orographe. Cet instrument mécanique permettait de faire des cartographies de régions montagneuses telles que les Pyrénées. Je souhaitais pouvoir travailler avec cet objet sur le concept de la ville nouvelle.

En feuilletant les archives d’Evry-Courcouronnes et en lisant les récits et projections philosophiques liées à la construction de la cité, le concept de « ville nouvelle » m’est apparu comme une surrection, une géologie artificielle, une chaîne de montagne qui sort de terre et s’élève. Les architectes sont partis de champs plats, de betteraves et de pommes de terre, tout le relief de la ville n’est que constructions et bâtiments. Je me suis intéressée à l’empreinte laissée sur le paysage par le processus d’urbanisation extraordinairement rapide. J’ai donc eu envie de relire ce territoire sorti de terre en quelques années à l’aide d’un instrument très ancien. Au final, c’est une mise en fiction du territoire qui se base sur des relevés topographiques réels de la ville (relevés effectués grâce à cet instrument). J’ai transformé les bâtiments en reliefs, les routes en cours d’eau, etc. Une ville nouvelle que l’on regarderait comme un paysage de montagne. La ville d’Evry-Courcouronnes est sur un socle d’argile, ce qui a d’ailleurs posé beaucoup de problèmes lors de sa construction, et cela m’intéressait de travailler la finalisation de ces dessins en les reproduisant sur des disques de céramique. Le dessin apparaît donc par des jeux d’ombres en négatif, en creux sur la plaque de céramique. Je suis vraiment dans une recherche de matérialité dans mon process de création ce qui peut prendre pas mal de temps.

Quand nous nous étions vu à Nice à l’occasion du festival OVNI, dont vous avez remporté le prix, vous aviez évoqué un projet de film à Dakar. Cette crise pourrait-elle remettre en cause certains de vos projets ?

Ce projet à Dakar est une résidence hors-les-murs pilotée par la Communauté d’Agglomération Grand Paris Sud (qui me soutient beaucoup) et la Ville de Dakar. Cette résidence d’un mois et demi devait se tenir en ce moment. J’avais décidé de travailler sur une question relativement en résonance avec la période actuelle puisque l’idée était de tourner un court métrage sur la montée du niveau de la mer. Cette partie de l’Afrique est très touchée par ce phénomène dont les conséquences sont très rapides et concrètes sur l’environnement et les populations locales.
J’ai fait une formation de plongée sous-marine afin de pouvoir tourner des images uniquement du point de vue océanique et de décrire ce phénomène depuis la mer. J’ai aussi décidé de me concentrer plus précisément sur un territoire juste en face de Dakar, l’île de Gorée, tristement célèbre pour avoir été une île-prison pendant la traîne négrière et en être aujourd’hui une île mémoire. Et comme souvent pour beaucoup d’îles, il est très compliqué de combattre le phénomène de montée des eaux. L’île de Gorée est mise en péril par la montée des eaux et par là, c’est un symbole de la traite négrière et une partie de l’histoire de l’humanité qui est menacée d’enfouissement.

Cette question de l’interaction humaine sur l’environnement est vraiment au cœur de ma pratique mais ce sont des projets que j’élabore en prenant le temps. Pour Dakar, j’échange depuis plusieurs mois avec des scientifiques et océanographes sur place pour étayer mon propos et essayer de comprendre un phénomène complexe. Par chance les institutions impliquées dans ce projet ont la volonté de continuer à le soutenir donc nous avons décidé ensemble d’un report et non d’une annulation, du moins nous allons tenter de le faire. La suite bien entendu peut être remise en question en fonction de l’évolution de la situation au Sénégal.

Quelles menaces pèsent sur les artistes et que pensez-vous notamment de l’initiative d’Antoine De Galbert en matière de solidarité ?

C’est une initiative privée importante à souligner car créer un fond de soutien pour aider directement les artistes en passant par l’intermédiaire d’associations culturelles ou de collectifs d’artistes est très pertinent. Et pour reprendre les mots d’Antoine De Galbert, il considère que ces associations et intermédiaires sont les plus compétents et les plus informés quant aux besoins réels des artistes, ce que je trouve très juste.
Cette question de la menace qui pèse sur les artistes est réelle effectivement, pour celles et ceux qui n’ont pas de galerie, elle est peut-être encore plus importante.
Je vois deux volets :
Les aides directes mises en place par l’État, comme le Fonds de Solidarité du Ministère de la culture et le dispositif de Fonds d’urgence du CNAP sont aujourd’hui indispensables pour beaucoup d’artistes. Il me semble cependant que leurs conditions d’attribution devraient s’adapter un peu mieux à la réalité et apparemment pour l’aide du ministère, il est dorénavant question de faire un lissage sur les 12 derniers mois de revenus pour faire un comparatif de perte d’activité ce qui est effectivement important. La réalité comptable d’un ou d’une artiste ne se joue pas d’un mois à l’autre mais à l’échelle de l’année, nous sommes souvent payés plusieurs mois après avoir édité une facture.

Autres conditions d’accès problématiques : ce n’est pas parce qu’un ou une artiste n’avait pas d’exposition prévue avec rémunération avérée pendant la période de confinement que cette crise ne le ou ne la place pas dans une grande précarité, bien au contraire. Il y a beaucoup d’artistes qui cumulent les statuts et font différents jobs pour joindre les deux bouts. En raison de la crise sanitaire, ils se retrouvent sans boulot alimentaire comme par exemple régisseur d’expositions, transporteur d’art, actions artistiques à destination des scolaires… Ils se retrouvent alors à ne pouvoir prétendre ni au chômage partiel, ni au fond d’urgence parce qu’ils et elles n’ont pas d’exposition avec rémunération avérée. C’est la raison pour laquelle la proposition d’Antoine De Galbert est si bien accueillie au sein du monde de l’art. Il me semble qu’il a été suggéré aux Frac d’acquérir en priorité cette année des œuvres d’artistes français.e.s ou soutenues par des galeries françaises et il y a aussi le fond d’urgence du CNAP (pré-existant à la situation COVID) qui accorde une aide ponctuelle en cas de difficultés financières. Sinon dans un soutien envers les galeries et les artistes, le CNAP a mis en place un fond d’acquisition à destination des œuvres qui devaient être présentées en foire ou en exposition en galerie et qui n’ont pas pu l’être du fait du Covid.

Par ailleurs, je crains que cette crise ne renforce un fonctionnement du milieu de l’art qui est déjà énormément basé sur la visibilité et l’attention donnée aux artistes. Il arrive souvent que l’exposition et la visibilité donnée à une œuvre soient perçues comme une rémunération en soi et que l’artiste ne touche alors aucune rémunération réelle. Il arrive souvent, sur les lignes budgétaires des expositions, que la rémunération de l’artiste passe après la production ou soit mixée avec la production de l’œuvre, voire que ce ne soit que la production de l’œuvre qui soit possible. Avec les baisses budgétaires que vont connaître les lieux d’expositions suite à la crise économique à venir, je crains que ces pratiques ne se renforcent. Ceci dit, et comme il est bon de nuancer, ces pratiques commencent à évoluer dans le milieu, certains lieux rémunèrent correctement les artistes pour leurs expositions, voire s’intéressent à ces problématiques. Pour vous donner deux exemples qui me viennent à l’esprit, Sophie Lapalu en 2016 avait fait de cette question du cumul des « revenus d’attention » donnés aux artistes le point de réflexion de son festival de l’Inattention, qui se tenait à Glassbox et dans les rues alentours de Belleville. J’ai également lu l’autre jour dans les colonnes de Médiapart qu’Aude Cartier, directrice de la Maison des Arts de Malakoff, pense dans le contexte du COVID à une prochaine saison où il sera question de « réveiller la production dormante et déjà existante » dans les ateliers, en somme elle souhaite investir dans la rémunération des artistes et non dans la production d’œuvres nouvelles. Au regard du contexte actuel, je trouve que c’est une proposition très forte et souhaitable.

C’est une réflexion que partagent les commissaires d’exposition et les critiques d’art qui sont souvent sollicités pour écrire les textes des expositions, apporter une dimension théorique pour une rémunération très aléatoire comme le soulignaient Elisabeth Lebovici et Patricia Falguières dans un article de Libération de juillet 2019, « critiques d’art, une matière grise dévaluée ».
J’espère vraiment que la crise, de par les difficultés individuelles et collectives qu’elle va engendrer, puisse donner un écho à ces réflexions voire convoquer une loi qui encadre les rémunérations minimums de l’artiste, du commissaire, du critique pour une exposition qu’elle soit personnelle ou collective comme cela se fait au Canada.

Comment imaginez-vous le monde d’après et à quel prix ?

Le « monde d’après » est une vaste question et je ne me sens pas forcément la personne la mieux placée pour y répondre, ni n’ai le recul suffisant étant donnée la situation mais cela me fait beaucoup réfléchir. On se rend compte à quel point ce virus affecte tous les domaines de notre société et ne se limite pas à une crise sanitaire, une crise de nos hôpitaux et de notre service de santé. À votre question « Et le monde d’après ? », je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que l’on souhaite pour la santé, l’éducation, la prison, l’économie, la production alimentaire…, des questions auxquelles il est très compliqué de répondre. L’astrophysicien Aurélien Barrau a produit une vidéo intéressante à destination des étudiants de Sciences Po (07 avril 2020 diffusée sur Facebook), suite à sa tribune du Monde relayée par 200 personnalités sur l’urgence d’agir. Je citerai également Bruno Latour qui propose de nous questionner sur ce à quoi nous sommes prêts à renoncer et ce à quoi on rêve.

Plus particulièrement sur l’écosytème du monde de l’art, je rêve d’un écosystème qui se remette en question, d’un rassemblement fort, d’une fédération possible d’artistes pour penser leur façon de travailler, le fonctionnement du milieu et arriver à certaines avancées qui sont nécessaires pour des conditions sociales et professionnelles dignes. Les commissaires d’exposition et critique d’art ont commencé à se rassembler, dans le théâtre cela a été fait il y a bien longtemps comme dans le milieu de la musique. On gagnerait à partager tous ensembles ces questionnements.

https://www.ericmouchet.com/
http://www.capucinevever.com/

X
X