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Pour sa première carte blanche, notre dernière invitée de la saison, la directrice artistique de la Galerie Rouge Fiona Sanjabi, partage avec nous sa rencontre avec la photographe Martine Barrat. L’occasion de mieux connaître l’artiste, dont certaines images ont été présentées dans le cadre de l’exposition « Féminin » en février dernier, avant d’avoir dû fermer les portes de la galerie pour cause de crise sanitaire.

La rencontre avec Martine Barrat, il y a trois ans, lorsque je venais de reprendre la direction de la galerie, s’est faite grâce à son amie Fabienne Martin –que je remercie une fois de plus ici- alors qu’elle était à Paris pour présenter son film sur les danseurs dans le métro de New-York au Urban Film Festival, dirigé par François Gautret.
Ce premier échange a été si intense et sincère que j’ai immédiatement saisi d’où venait le lien qu’elle tisse avec toutes les personnes qu’elle photographie. Martine Barrat a ce talent, l’empathie, elle écoute et partage, ce qui donne a son regard d’artiste et au regard de ses portraits, une sincérité et une réelle discussion avec l’intime. Bien trop méconnue à mon avis par rapport à la qualité de son œuvre, Martine Barrat est une artiste qui photographie avec le cœur. Rappelons quelques repères biographiques…

Tout d’abord actrice et danseuse, c’est lors d’un festival de musique et de danse à Edinboro, qu’elle est repérée par Ellen Stewart, celle que l’on appelait La Mama, fondatrice du théâtre éponyme, qui a accueilli pendant près de cinquante ans, la création théâtrale expérimentale à New York.
Deux ans après cette rencontre, elle quitte Paris, conviée par la Mama, juste après les évènements de Mai 68, qu’elle passe aux côtés de Félix Guattari, Copi et Gilles Deleuze, qui suivra son travail de très près.

« Il me faudrait toute une vie pour écrire sur tes photos » Gilles Deleuze

A New-York, elle se lie d’amitié avec un groupe de musiciens de jazz de Saint Louis, et ils créent ensemble « Human Art Association » pour enseigner la musique et la vidéo aux enfants du quartier, et dont la Mama contribue à l’aventure en leur laissant à disposition son théâtre. Initialement promise à sa carrière de danseuse, un pied qui s’est malencontreusement cassé, change brutalement le cours de son existence. Pour autant, elle ne baisse pas les bras et passe à autre chose.
Martine Barrat décide de mettre un visage sur ceux à qui l’on ne donne pas la parole, les communautés afro-américaines à New-York, Harlem et le South Bronx, les femmes, les enfants, et sur plusieurs années, les habitants de la Goutte d’Or à Paris. Au départ, elle s’intéresse au mouvement et fait des films.
De 1970 à 1976, elle part dans le South Bronx pour travailler en vidéo avec les gangs de ces années-là, et sort 103 heures de vidéos, sur la vie des Roman Queens, Roman Kings, Ghetto Brothers et les Savage Nomad, dont elle réussit à se faire accepter et dont elle devient l’amie. En 1976, sa caméra est volée, et ce sont les membres du gang qui lui offrent son premier appareil de photo. Elle devient ainsi photographe. Témoin de l’effervescence de New-York, elle assiste à la naissance du hip-hop. Ces vidéos intitulées You Do the Crime, You Do the Time, donnent lieu à un immense spectacle au Whitney Museum of American Art de New York et obtiennent le Prix du meilleur documentaire à Milan. En 1978, Bernardo Bertolucci, admiratif de son travail, l’invite à Rome et fait programmer son film en prime time à la télévision TG2. Quelques années après, elle est l’invitée d’un festival de cinéma à ciel ouvert « Fuck You » dans les décombres de Rome.
Toujours intimement liée au monde de la musique – elle passe avec Bob Marley, la dernière nuit pour une série photo après son dernier concert à New-York, à l’Apollo – et au monde de la création, elle voyage régulièrement pour son travail de commande, en Jamaïque, au Japon, pour Yohji Yamamoto et à Paris, pour Azzedine Alaïa et Yves Saint-Laurent, dont ce dernier lui commande un film « Woman is sweeter », avec une musique composée par Galt MacDermot finalement interdit, dès sa première projection à New-York par son producteur de l’époque.
En parallèle, elle réalise une série sur les enfants boxeurs, dont le premier livre est produit par Yohji Yamamoto, et le deuxième « Do or Die », préfacé par Martin Scorsese et dont Mohammed Ali a tenu à signer toutes les photographies qu’elle lui a envoyé alors qu’elle lui demandait simplement un texte pour le livre.
Présente chaque année à la Goutte d’Or où elle retourne pour le journal Libération, Martine Barrat retrouve ses amis, et fait leur portrait. On voit alors les petits devenir grands, les fêtes de famille, les moments du quotidien, et surtout, une immense tendresse dans ses images.
A ce propos, une exposition a été organisée au Centre FGO Barbara, en 2019, à l’initiative de Mamadou Yaffa, qui fait un travail associatif dans le quartier de la Goutte d’Or depuis de nombreuses années, et que Martine a commencé à photographier lorsqu’il avait 5 ans.
Bien sûr, les rues de Harlem, où elle se rend depuis trente ans, restent son paysage de prédilection, et elle y photographie les clubs, les marchés, les églises… toute une vie de quartier aujourd’hui menacée par les pressions immobilières, les inégalités, et une pauvreté qui ne cesse de croître.

J’ai eu la chance de montrer une partie de son travail dans l’exposition « Féminin », au mois de février-mars 2020 et d’y présenter la Goutte d’Or et Harlem. Malheureusement, son exposition a été interrompue par la période de confinement, mais nous nous sommes parlées toutes les semaines avec Martine, qui, seule, dans son petit appartement new-yorkais, n’a cessé de me donner des recettes naturelles pour rester en forme et de me dire : « Gardons le moral. Vive la vie, chantons, dansons, et surtout, rions beaucoup. Je célèbrerai La Galerie Rouge avec vous et je mets des collants rouges pour vous soutenir ! ».

Le travail de Martine Barrat sera présenté dans l’exposition « Résonances et dissonances » sur le stand de Paris Photo, en novembre 2020, aux côtés de Jean-Michel Fauquet.

http://www.martinebarrat.com/

 

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