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Pour sa quatrième et dernière carte blanche, notre invité de la semaine, le photographe français Julien Mignot, a choisi de partager avec nous une sélection de quatre travaux. Quatre photographes de différents horizons, pour un corpus à l’univers très singulier. Car si Julien Mignot réalise des images, il les collectionne également. Découverte de ses derniers coups de cœur avec les images de Pauline Alioua, Myriam Boulos, James Weston et Fethi Sahraoui.

Depuis toujours, je collectionne des images. Jadis, je les arrachais dans les magazines pour en tapisser ma chambre, aujourd’hui, je collectionne des originaux de mes contemporains. Parfois nous échangeons des tirages. Fidèle à mon approche photographique, je collectionne ce qui me touche, ce qui m’émeut, ce qui me questionne. Ce corpus singulier embrasse des grands noms de et des anonymes qui se côtoient sans problème.
Plus que d’accrocher des images au mur, ce que je préfère par-dessus tout, c’est rencontrer le travail d’un photographe que j’estime. Parfois nous allons même jusqu’à la rencontre tout court. C’est toujours un ravissement, qu’il s’agisse du seul échange sur nos pratiques respectives, ou bien de liens plus profonds qui se nouent avec le temps.

L’heure est venue de nous quitter, il y a tant de projets, de séries dont j’aurais aimé vous parler encore. S’eut été facile : ma vie est la photographie, la photographie est ma vie. Et, si le monde ne déraille pas trop, il y a des chances que cette discipline ait encore de beaux jours devant elle, portée par la vivacité des générations émergentes. Pour ma part, j’espère continuer d’apprendre, et de bouger les lignes de ce petit monde parfois un peu trop figé, ou qui voudrait faire croire à tous que tout le monde est photographe. Le secret, c’est que personne ne l’est vraiment. Nous avons tous des points de vue, la photographie est un moyen pour confronter le sien. Rien de plus. Et il faut du travail pour y parvenir.
Ce monde en devenir, des auteurs le modèlent à leur main. Ce sont eux, les artistes que l’on retiendra demain : ceux qui ont dédié leur souffle vital à la traduction picturale du monde.

Continuons à nous cultiver, je ne vois pas comment faire autrement.

Merci 9Lives pour m’avoir abrité une semaine durant.

Pauline Alioua – Brèche

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

La semaine dernière, nous parlions avec Tanguy Bizien, un ami proche sémiologue de l’image, de la légère blessure qu’avait laissée l’épidémie dans nos vies. Il me parlait à juste titre du concept de fêlure, notamment dans la nouvelle éponyme de Francis Scott Fitzgerald. Quelque chose se brise en nous et modifie à jamais notre regard. Deleuze, dans ses pas, décrit ainsi cette fissure comme « imperceptible, à la surface, unique événement de surface comme suspendu sur soi-même », elle « n’est ni intérieure ni extérieure » mais se situe « à la frontière ».

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

En préparant cette carte blanche, je suis retombé sur le travail de Pauline Alioua que je suivais sur Instagram. C’est l’un des rares travaux sur le confinement que je trouve frappants. Elle l’appelle Brèche. La fêlure faisait échos.

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

Pauline Alioua fait ses premières photos à l’adolescence, inspirée par la pratique de son père, Madani Alioua. Elle étudie la psychologie cognitive et les sciences de la communication. Influencée principalement par le Cinéma, elle se nourrit du travail de cinéastes comme Fellini, Scorsese, Antonioni, Wenders, Kubrick dont elle apprécie la singularité, les tourments et la poésie. Elle se lance pleinement dans la photographie en 2010 en tant que photographe freelance à Paris. D’abord intéressée par le portrait et le photoreportage de concert, elle réalise des commandes institutionnelles pour la presse musicale, des portfolios, et collabore régulièrement avec des musiciens, des comédiens et des cinéastes. Parallèlement, elle développe un travail d’auteure sensible autour de l’être humain, où à partir de questionnement intime et existentiel elle interroge le monde et le lecteur. Ses images, oscillant entre le réel et l’onirisme, accrochent par leur force narrative et poétique. Sa pratique intensive de l’argentique lui apporte un savoir-faire particulier et marque profondément son identité visuelle et son rapport viscéral à la photographie.

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

En 2015 elle fait une résidence artistique à SOMOS Berlin, qui donne lieu à une exposition et la parution d’un livre Phantomatic // Nowhere to be seen qu’elle auto-publie. En 2016, elle co-édite avec son compagnon Chris Garvi leur premier ouvrage commun Plein Cœur. En 2018 paraît Dans le Creux du Manque, un travail commun sur le Maroc publié par l’éditeur arlésien Arnaud Bizalion. En 2021 paraît Tableaux d’Iran, travail à quatre mains avec Chris Garvi et publié une nouvelle fois par la maison d’Arnaud Bizalion. Née en 1986, elle vit, travaille et crée aujourd’hui de Marseille.

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

Brèche © PaulineAlioua

Brèche

De mars à mai 2020, pendant le premier épisode de pandémie qui a frappé le monde et qui nous a contraints au confinement strict pendant 55 jours, j’ai profité de l’heure permise de sortie pour marcher, humer la mer et faire des photos. Dans un périmètre de 2 kilomètres, dans et autour de mon domicile à Marseille, en bord de mer. Ces photographies argentiques sont des visions, des signaux, des métaphores, des évidences vers lesquelles j’ai été inexorablement attirée. Elles reflètent ce flux d’émotions qui m’a traversé, happé, saisit. Entre ombres et lumière, espoir et rage, félicité et désolation. J’ai appelé cette série d’images Brèche. C’est bien ce que cette période signifie pour moi : une ouverture tranchante à travers la réalité, dans laquelle je me suis engouffrée et abandonnée tout entière.

Nightshift, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Nightshift, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Myriam Boulos

Deadend, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Seuls les réseaux permettent de suivre le bouillonnant travail de Myriam. Son regard se calque sur son quotidien comme sur les actualités plus dures qui affligent son Liban natal aujourd’hui. Choisir entre ses séries Tenderness, Nighshift, ou encore Revolution aurait été trop douloureux. Voici donc quelques extraits qui portent en eux la cohérence et la force de cette photographe bouleversante.

Tenderness, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Tenderness, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Tenderness, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Tenderness, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Myriam Boulos vit et travaille à Beirut, ses photographies sont un savant mélange de documentaire et de recherches personnelles qu’elle utilise pour explorer, défier et résister à la société.

Revolution, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Revolution, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Still looking for Tenderness, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

Still looking for Tenderness, Lebanon Beirut © Myriam Boulos

James Weston – Portraits

Avec James, nous avons Damien Bonnard en commun. Ce qui est déjà un bon point. James est un chercheur passionné et radical qui ne travaille qu’en argentique. Il utilise la photo pour passer d’un monde à un autre en en profitant pour saisir leurs figures, sans s’embarrasser d’autre chose que de la justesse de ses portraits.

© James Weston

Je suis un photographe britannique vivant et travaillant à Paris. L’argentique est depuis toujours mon outil de prédilection, de la prise de vue jusqu’au tirage.
Mon intérêt pour la photographie prend racine dans la culture BMX et skateboard. Je pratiquais énormément et je suis rapidement devenu obsessionnel avec les images variées que je découvrais dans les magazines dédiés, des plus techniques, esthétiques, jusqu’aux plus punks.
Après avoir travaillé comme assistant de plusieurs studios et photographes de mode à Londres, j’ai commencé à me concentrer sur le portrait. Cela m’a conduit à publier dans des magazines aussi variés que Le Monde, Elle ou les magazines de mode internationaux SSAW ou ODDA. Le portrait, la mode et mes projets personnels sont au cœur de ma pratique quotidienne.

© James Weston

© James Weston

weston.j.james@gmail.com
@j.j.weston

Fethi Sahraoui – Mercy Island

© Fethi Sarahoui

Lors du premier confinement de mars 2020, j’ai eu l’occasion d’avoir une longue conversation avec Donnia Ghezlane-Lala, la rédactrice en chef de Konbini Arts. Le sujet tournait autour de la photographie contemporaine en France et de sa mixité. Parmi ses coups de cœur récents, elle me citait Kopeto, Aïda Dahmani, Hélène Tchen et Fethi Sahraoui. La série Mercy Island de ce dernier m’a troublé. Je trouvais dans ses photographies une distance déstabilisante qui se ressent jusque dans ses cadrages très justes et pourtant dansants. Elles décrivent un quotidien anodin dans un bout de désert qui semble vaste mais qui est un camp de réfugiés qui vivent, pour d’autres raisons que les nôtres, un vrai confinement.

© Fethi Sarahoui

© Fethi Sarahoui

Mercy Island est un projet à long terme toujours en cours que j’ai commencé après ma première visite au camp de réfugiés de Sahraui à l’automne 2016. Situé au sud-ouest de l’Algérie, ce camp est une sorte d’enclave confinée depuis toujours. On entre par des check-points. Lors de ma première visite, c’est le nombre de Mercedes qui m’a tout de suite sauté aux yeux. Elles symbolisent avec ironie les conditions précaires de ceux qui vivent là. Étrangement, il semblerait que ces vieilles Allemandes sont les seuls véhicules abordables qui peuvent résister à la spécificité du climat et de la géographie locale, le désert de pierres qu’on appelle Hmada.
Le mot Mercy est un clin d’œil au nom originel de ces voitures. Il fait aussi référence à la ferveur croyante des réfugiés dont j’ai pu être le témoin.

© Fethi Sarahoui

Fethi Sahraoui est né en 1993. Il est photographe documentaire algérien et autodidacte. Il a étudié la civilisation américaine à l’université de Mascara. A 19 ans, ce jeune passionné de cinéma achète son premier appareil photographique et part en « quête de documenter l’Algérie ».

Bettina Pittaluga – Portraits

Hier, Tess Rimbaud, rédactrice iconographique au service photo du journal Libération, postait des portraits de Bettina. Et je suis resté bouche bée. Ils compilaient une histoire de la photographie ancestrale et contemporaine à la fois. C’est mon dernier coup de cœur en date.

A gauche : Yseult | A droite : Sassi
© Bettina Pittaluga

A gauche : Jackie & Mégane | A droite : Sonia
© Bettina Pittaluga

A gauche : Sonia | A droite : Natalie Sarraute
© Bettina Pittaluga

A gauche : Minima | A droite : Sonia Success
© Bettina Pittaluga

A gauche : Lolo & Léon | A droite : Gloria & Mathilde
© Bettina Pittaluga

Raphaël Neal – Dicreet Peaks (Angleterre, août 2020)

Oli in Youlgreave (Peak District, UK) August 2020. © Raphaël Neal / Agence Vu’

Oli in Youlgreave (Peak District, UK) August 2020. © Raphaël Neal / Agence Vu’

Dans les années 2000, un magazine bimestriel dédié à la musique voyait le jour sous l’impulsion d’un trio de photographes et journaliste : VoxPop. J’ai perdu de vu Samuel Kirszenbaum, Mathieu Zazzo et Jean-Vic Chapus. A cette époque ils ont inventé un ton qui faisait interagir la musique avec la société. Des papiers longs, des interviews-fleuves qui prenaient le temps. Ils avaient agrégé autour d’eux la jeune génération des photographes et journalistes de demain. Parmi eux Raphaël Neal. Je l’ai retrouvé à Londres il y a deux ans. Sa photographie s’était affûtée. Elle ne cesse de se parfaire et de se tendre vers un univers onirique, sensible et délicat qui lui ressemble beaucoup.

Oli in Youlgreave (Peak District, UK) August 2020. © Raphaël Neal / Agence Vu’

Oli in Youlgreave (Peak District, UK) August 2020. © Raphaël Neal / Agence Vu’

Raphaël Neal, né en 1980 à Orsay, est un photographe, réalisateur et acteur installé à Londres. Son travail est distribué par l’Agence VU’.
Depuis 2005, ses mises en scène photographiques, inspirées par le cinéma, la littérature ou par ses propres expériences de vie, ont été exposées en France et à l’étranger. Il est l’auteur de plusieurs monographies, dont De qui aurais-je crainte ? (2015, Éditions Le Bec en L’Air) et Bates Productions (2019, Éditions de l’Oeil). À travers l’autoportrait, son domaine de prédilec- tion, il explore les thèmes de la solitude et de la séduction, de l’ennui ou de l’imposture. Son premier long métrage, Fever, co-écrit avec la romancière Alice Zeniter est sorti au cinéma en 2015. En parallèle, il travaille régulièrement avec des musiciens sur leurs photos de presse et clips (The Divine Comedy, My Brightest Diamond, Clarika, Yan Wagner, Hyacinthe, Florent Marchet…)

Oli in Youlgreave (Peak District, UK) August 2020. © Raphaël Neal / Agence Vu’

Oli in Youlgreave (Peak District, UK) August 2020. © Raphaël Neal / Agence Vu’

Discreet Peaks – (Angleterre, août 2020)
Pendant l’été 2020, entre les deux grands confinements, j’ai découvert le Peak District, région montagneuse et mystérieuse du centre de l’Angleterre. Parenthèse enchantée d’une année sombre, j’ai décidé d’y créer une série de photos venant contredire la précédente, « Dark Circus » (2020), faite d’autoportraits produits en intérieur pendant le premier confinement.
Ode à la nature et au corps, que je photographiais nu pour la première fois, j’ai tenu à reprendre le procédé de sous-exposition utilisé sur l’île du Stromboli quelques années plus tôt dans ma série « Gone Fishing » (2017), afin de donner à voir un monde à la fois séduisant et inquiétant, lumineux malgré le contexte.

La Rédaction
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