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Le travail d’Amaury da Cunha oscille entre photographie et écriture. Tour à tour photographe, auteur et journaliste il expose aujourd’hui son travail photographique à la galerie Confluence de Nantes avec sa série en cours « Demeure encore » et vient de publier aux éditions Filigranes « HS, images d’une histoire souterraine ».

Le point inaugural de la photographie d’Amaury da Cunha est un deuil du monde, « notre drame originel qui est celui de la perte » . A partir de cette perte il n’y a plus de totalité accessible, seuls des fragments émergent dans la nuit, que l’œil du photographe ou peut-être seulement sa main appuyant sur le déclencheur viennent recueillir.

La solitude centrale de l’objet de la photographie chez Amaury da Cunha est donc une forme de mélancolie : isoler le sujet photographié, parfois au cœur d’une obscurité qui l’enveloppe, c’est d’abord le considérer comme le reste d’une perte, d’une totalité enfuie à laquelle l’objet vient se substituer, dont il vient tenir lieu. Cette mélancolie est aussi le résultat de la nécessité où se trouve l’artiste de sauvegarder les images qui lui viennent : créer un espace et un temps de résonance pour les images ne peut se faire qu’hors du bruit du monde, par une soustraction au monde.

Ce motif central, souvent unique (qu’il soit visage, figure animale, montagne ou branche d’arbre), magnétise le regard et produit un effet de concentration. Parallèlement, l’usage de la couleur franche et précise, en aplats, profonde et structurante, ajoute à l’intensité recherchée, qui repose à la fois sur une simplicité et sur une densité des éléments de l’image.

Amaury da Cunha décrit cette intensité, étrangement, non comme une prégnance absolue du visible mais comme un mouvement bien plus complexe : « Je crois […] qu’à chaque fois que je recueille quelque chose c’est la même intensité qui se déclare sous mes yeux : ce mélange de dévoilement et de rétraction. »

Il faut relier ce double mouvement de production et de retrait à l’esthétique fragmentaire qui est la conséquence du deuil inaugural du monde comme totalité : dans cette perspective, chaque photographie possède une autonomie, pourtant tout ne s’y révèle pas et chacune inclut sa part de mystère et d’absence. Chaque image alors devient fragment, à la fois témoignage d’une perte et remède à l’impossibilité de penser une totalité. L’image comme fragment nous dispense du monde comme totalité parce qu’elle nous offre un curieux mélange de maîtrise et d’abandon, instaurant un suspens qui se répète et se décline différemment à chaque photographie.

Le geste associé aux fragments recueillis par Amaury da Cunha est peut-être celui de l’arrachement : images empruntées au monde sans qu’il y ait appropriation ni désappropriation mais un entre-deux où s’ouvre la possibilité d’une vision qui accueille la perte, d’un dévoilement qui préserve un retrait. « Un arrachement à l’espace, une capture du temps » : c’est ainsi qu’Amaury da Cunha décrit sa pratique photographique. L’isolement du sujet dans ses images est la forme concrète donnée à cette expérience de l’apparaître. Il existe une dimension d’effraction dans cette approche du visible, pour autant le photographe semble accompagner un dévoilement plutôt que le provoquer, dévoilement qui reste lui-même dissimulé dans son principe, parce que le visible, en apparaissant, nous voile dans le même mouvement la visibilité. L’image arrachée demeure en suspens, extraite au flux du temps sans pour autant reconstituer une totalité.

Le battement entre visible et invisible est explicitement présent dans l’œuvre photographique d’Amaury da Cunha : visage couvert, écran de fumée, personnage de dos…Ces images qui dévoilent et dissimulent tout à la fois sont le seul moyen de rendre compte du fait qu’une présence est aussi un retrait. Cette poétique met en œuvre la capacité du visible à s’auto-engendrer à chaque instant dans le regard du photographe qui laisse venir à lui les choses et les êtres, attendant l’éclair qui les mettra en lumière et les fera retomber dans la nuit au même instant : « c’est à partir d’une expérience concrète, d’une chose à la portée des yeux […] que se produit la stupéfaction… ».

Ce que viennent nous dire ces images arrachées à l’histoire du monde, c’est que toute présence se tient entre ce qui nous est donné et ce qui nous est retiré. C’est dans cette fine suture entre éclairement et obscurité que naît et s’éteint simultanément le visible, car « la foudre gouverne tout » (Héraclite d’Ephèse, fragment 64).

– Texte de Bruno Nourry

EXPOSITION
Demeure encore
Amaury da Cunha
Du 3 mars au 8 avril 2017
Galerie Confluence
45, rue de Richebourg
44 000 Nantes
www.galerie-confluence.fr
Ouvert du mercredi au samedi de 15h à 19h
http://www.amaurydacunha.com/

LIVRES
Histoire Souterraine
Amaury da Cunha
Editions du Rouergue
14 x 20,5cm
128 pages
ISBN : 978-2-8126-1229-9
14,50€
http://www.lerouergue.com

• HS, images d’une histoire souterraine
Amaury da Cunha
Editions Filigranes
Français
Broché
18 photographies en couleur
28 pages
ISBN : 978-2-35046-419-0
15€ (édition classique)
100€ (édition spéciale)
http://www.filigranes.com/livre/hs/

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