Pour sa troisième carte blanche, notre invité de la semaine, Guillaume Holzer, photographe et directeur éditorial de Bergger, poursuit son plaidoyer pour défendre et protéger la pratique de la photographie argentique. Après avoir évoqué le danger de la disparition du papier baryté, il alerte sur une nouvelle menace : celle de la disparition du métier de tireur. « Un métier d’art ne disparaît jamais d’un coup : il meurt en silence. » Ce constat a conduit l’Association des Tireur·e·s Professionnel·le·s de Photographie à inscrire le savoir-faire des tireurs à l’inventaire national du patrimoine immatériel — un projet entamé il y a cinq ans et déposé cet automne.

Ce qui menace le geste : disparition du métier de tireur

Il y a une menace plus grave encore que celle qui pèse sur la matière : c’est la disparition de ceux qui savent la révéler. Une image n’existe pas simplement parce qu’elle a été exposée ; elle n’existe qu’une fois tirée. Entre le négatif et le tirage, il y a un espace de connaissance, de main, de regard, de décision. Cet espace n’est plus transmis.

Aujourd’hui en France, il n’existe plus de formation diplômante au métier de tireur. Ni CAP, ni cursus long. Le tirage argentique n’est plus enseigné comme un métier, mais comme une anecdote technique. Une heure de labo hebdomadaire, les bases du papier noir et blanc sur papier RC : cela ne forme pas un tireur. Cela forme une démonstration.

Or le tirage n’est pas une démonstration, c’est un artisanat. Un artisanat exigeant, lent, précis, qui demande un apprentissage physique. Tirer une image, cela s’apprend au contact de la matière, pas dans un PDF. Cela se corrige dans la répétition, pas dans un tutoriel. Cela s’acquiert avec le corps : sentir si le révélateur est épuisé, entendre la différence entre un baryté trop mouillé et un baryté prêt à sécher, lire la densité à l’œil, décider d’un contraste au filtre, retenir sa respiration dans la lumière inactinique. Tout ce qui fait un tireur ne s’écrit pas, ne se “stream” pas, ne s’enseigne pas en visioconférence.

De gauche à droite : (?), Andrès Romero, Tristan Cassier, Sabine Espa, Fred Goyeau, Daniel « Dany » Mordac, Marie Pierre Bride.
La plupart sont à la retraite aujourd’hui, seuls Fred et Dany sont encore en activité, pour combien de temps ? © Archives personnelles de Fred Goyeau

Un métier d’art ne disparaît jamais d’un coup : il meurt en silence. Il meurt lorsque les derniers maîtres partent sans apprentis. Il meurt quand il n’a plus de statut. Aujourd’hui, en France, les tireurs argentiques encore en activité sont reconnus par les artistes, par les conservateurs, par les collectionneurs, mais pas par l’État. Ils enseignent encore, parfois, bénévolement, ou en atelier privé. Mais rien n’existe pour que ce savoir devienne transmissible, reproductible, pérenne.

Il existe des Meilleurs Ouvriers de France pour la reliure, l’ébénisterie, la gravure, la céramique, la taille de pierre, la dorure… Mais pas pour le tirage argentique. Comme si ce métier appartenait déjà au passé, alors qu’il peut, et doit, appartenir à l’avenir. Car il n’est pas un métier du “rétro”, mais un métier du sensible. Il ne sert pas à reproduire, mais à révéler. Le tirage n’est pas une étape technique : c’est un acte d’interprétation. Un tirage n’a jamais été une copie du négatif : c’est son accomplissement, son émergence.

Ce qui disparaît aujourd’hui n’est pas la possibilité de photographier en argentique. Ce qui disparaît, c’est la possibilité de faire naître une image dans sa forme définitive. Il restera peut-être des films, peut-être des papiers, peut-être des cuves de développement. Mais s’il n’y a plus de tireurs, il n’y aura plus de tirages. Et sans tirages, la photographie redevient une image latente, une promesse non tenue.

Le risque est clair : nous retrouver avec des musées qui célèbrent la photographie argentique, des écoles qui en parlent, des festivals qui l’exposent, des discours qui la glorifient… mais plus personne pour la pratiquer pleinement. Comme si l’on muséfiait une langue avant d’avoir pensé à la transmettre.

Il est encore temps d’agir. Ce métier doit être nommé, reconnu, valorisé, protégé, enseigné. Cela passe par un statut, par une filière, par une reconnaissance officielle. Une catégorie Meilleur Ouvrier de France “Tireur Argentique” ne serait pas un symbole nostalgique : ce serait la garantie qu’un métier reste vivant, qu’une main peut encore chercher une autre main, qu’une image peut encore naître d’un être humain et non d’un script.

Nous avons parlé du corps de l’image, puis de ceux qui la fabriquent. Il fallait maintenant aborder ce qui la traverse : la modernité. Non pas celle des techniques, mais celle du regard. Le tirage résiste au temps ; mais que devient le regard quand tout s’accélère ?

C’est le sujet du chapitre suivant (à découvrir demain, vendredi 21 novembre 2025).

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La Rédaction
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