À la galerie Ithaque, Hannah Darabi ne montre pas Téhéran telle qu’on la voit dans les médias. Elle la donne à éprouver. Avec Tehran: Testimonies 2016–2026, l’artiste iranienne compose un espace de circulation entre images, silences et paroles fragmentées, où la ville devient un personnage à part entière — traversé par l’histoire, mais jamais réduit à elle. Devenue capitale au XIXᵉ siècle, Téhéran a longtemps été pensée comme une vitrine du pouvoir, modelée par une modernisation mêlant influences locales et européennes.

Portrait Hannah Darabi

Mais pour l’artiste, née en 1981 dans cette ville tentaculaire, Téhéran est d’abord une expérience intime et instable. Au début des années 2000, elle tente de la photographier frontalement, avant de se heurter à l’impossibilité d’en saisir l’ensemble : une ville trop vaste, trop mouvante, trop contradictoire pour se laisser enfermer dans un récit visuel unique.

Perimeter © Portrait Hannah Darabi

C’est à partir de 2013, avec la série Haut, Bas, Fragile, que son approche se transforme. Plutôt que de documenter une actualité spectaculaire ou des images de conflit attendues, Darabi s’attache à une vie ordinaire, à des fragments d’espaces sans monumentalité, à des équilibres précaires. Photographier devient une manière d’apaiser sa relation à sa ville natale, de la regarder hors du fracas médiatique.

Vue d’exposition © Ithaque

L’exposition présentée chez Ithaque rassemble neuf tirages réalisés à la chambre, où la lenteur du dispositif photographique contraste avec la vitesse des flux d’images contemporains. Les lieux représentés n’ont, en apparence, rien de remarquable. Ils ne correspondent ni à des sites historiques identifiables, ni à une cartographie précise de Téhéran. Leur choix répond avant tout à des questions de composition, de lumière, de tension formelle. Pourtant, quelque chose affleure : une ville à la fois familière et distante, fragile et persistante.

Ce travail sur la distance est central. Installée à Paris, la photographe entretient avec Téhéran un lien à la fois psychique, mémoriel et analytique. La ville devient un objet de recherche autant qu’un territoire affectif. Photographier ces espaces a d’ailleurs constitué une prise de risque pour l’artiste, suscitant curiosité et parfois animosité. 

Vue d’exposition © Ithaque

À ces photographies réalisées en 2016 répondent, dans l’espace d’exposition, des témoignages d’habitant·e·s recueillis lors du blackout d’Internet de janvier 2026. Extraits de comptes Instagram, ces phrases apparaissent comme un sous-texte contemporain, une rumeur persistante qui hante les images sans jamais les illustrer directement. Elles évoquent la répression, mais aussi la continuité de la vie. Car malgré la violence politique et la brutalité d’un régime qui s’acharne contre des manifestant·e·s non armé·e·s, le quotidien ne disparaît pas : il se transforme en espace de résistance.

Ce dialogue entre 2016 et 2026 crée un décalage temporel troublant. Les photographies, antérieures aux événements les plus récents, semblent soudain chargées d’une gravité nouvelle. Elles ne montrent pas le massacre — et c’est précisément là que réside leur force. En refusant l’image directe de la violence, Darabi interroge notre rapport au visible à l’ère des réseaux sociaux : que signifie voir alors même que l’information est saturée d’images de guerre ?

Enghelab, Avenue Mahmoud Kalari © Ithaque

L’exposition résonne inévitablement avec d’autres conflits contemporains, de Gaza à l’Ukraine, où la circulation massive d’images coexiste avec une forme d’impuissance collective. Chez Hannah Darabi, l’art ne se pose ni comme solution ni comme simple dénonciation. Il agit plutôt comme un espace de suspension : un lieu où l’attention portée à des fragments de ville équivaut à reconnaître celles et ceux qui y vivent encore.

À la galerie Ithaque, dont la focale se tourne résolument vers l’Iran, Tehran: Testimonies 2016–2026 propose fait de la ville non pas le décor de l’histoire, mais la mémoire vive de celles et ceux qui la traversent.

INFORMATIONS PRATIQUES

jeu05fev(fev 5)14 h 30 minsam21mar(mar 21)19 h 00 minHannah DarabiTehran: Testimonies 2016–2026Ithaque - Chambre noire, 5 Rue Des Haudriettes 75003 Paris

Alix Decreux
Diplômée d’un master Lettres & Humanités – Écritures et médias à la Sorbonne Nouvelle, Alix Decreux est rédactrice culturelle depuis l'obtention de son baccalauréat. Forte d'expériences en rédaction, communication et relations presse, elle est aujourd'hui pigiste pour plusieurs médias et écrit sur l’art et les pratiques culturelles contemporaines.

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