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Allemagne, année zéro zéro – au sortir de la première guerre mondiale – une ruine : le passé et la honte; l’acier : l’avenir et la gloire… Un jeune homme au regard acéré, Albert Renger-Patzsch (1897-1966), chantre de l’objet, de la nature et du monde, ouvre la voie à un nouveau paradigme photographique, la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit). Méconnu du grand public, immense figure de la photographie, le Jeu de Paume lui consacre une magnifique exposition pensée par Sérgio Mah qui permet de mesurer tout ce que la Photographie lui doit encore aujourd’hui.

Renger-Patzsch naît en Bavière (Allemagne) où il est initié à la photographie par son père. Après son service militaire, il étudie la chimie à Dresde mais il abandonne vite ses études pour se consacrer à la photographie. Dès 1922, il est engagé comme photographe aux éditions Folkwang où il occupe ensuite le poste de responsable du département des arts visuels. Rapidement, il intègre une agence de presse berlinoise et publie ses premiers ouvrages photographiques avec pour sujet les plantes et les fleurs. En 1925, il s’installe à son compte et répond à des commandes publicitaires et industrielles.

Soucieux de transmettre, il a déjà publié un article où il prodigue des conseils techniques. Peu après, paraît en 1928 Le monde est beau (Die Welt ist schön) que Renger-Patzsch aurait préféré intituler Les choses mais l’éditeur ne trouvait pas ce titre assez vendeur. Le monde est beau à l’idéologie sous-jacente marque un tournant dans l’histoire du livre photographique. Renger-Patzsch envisage l’ouvrage comme une vision universelle, il séquence les photographies selon l’ordre établi du monde : de la nature à l’homme, puis au monde construit par l’homme. Sans hiérarchie, sans jugement, une couleuvre se regarde comme un fer à repasser qui se regarde comme une main. L’artiste pose ici le postulat qu’au-delà des différences structurelles évidentes, quelque chose en chacun fait tout. Et ce tout peut être donné à voir à l’aide de l’outil photographique, le plus apte à capturer cette quintessence. Le photographe croit fermement en la suprématie de l’objectif : “(…) le regard est subjectif ; il se concentre sur l’essentiel et délaisse complètement le superflu. L’appareil photographique, lui, a la charge de reproduire la totalité de l’image avec netteté et dans le format requis. Il ne différence pas l’essentiel de l’accessoire.” … la soi-disant objectivité du viseur. En cela, Renger-Patzsch rompt avec la volonté de faire de la photographie, l’égale de la peinture et renverse le principe. Puisque l’on reproche à la photographie de n’être qu’un simulacre de la réalité, que la main de l’homme n’est pour rien dans ce qu’elle engendre et que la machine fait tout, autant en tirer parti et retourner l’argument en une posture esthétique. Même si la Nouvelle Objectivité dont il est le héraut n’énonce aucun manifeste.

Apparue dans les années vingt, la Nouvelle Objectivité répond à l’esthétisation exacerbée de l’expressionnisme et à l’absurdité Dada. Il s’agit de rendre compte de manière naturaliste et objective des états et sujets du monde. Déjà à l’aube de l’industrialisation, une plume retranscrit avec splendeur les sonorités et les visions de la nouvelle Babylone qu’est Paris. Charles Baudelaire, par l’usage de la prose, pose les jalons de la modernité littéraire apte à rendre compte de ces cités d’acier. Après la première guerre mondiale, les révolutions, l’urbanisation exponentielle, les artistes ressentent le besoin de trouver un nouveau langage pour nommer et faire parler ce monde en mutation. La photographie, fille de la science et de l’industrie s’affirme comme le moyen ultime pour lier l’homme au nouveau monde. La peinture a abandonné sa vocation éducative et transcriptive du réel, des suites de la rupture esthétique en cours depuis Cézanne. Et en 1913, Marcel Duchamp pose effrontément une roue de bicyclette sur un tabouret, soit un ready-made, et fait oeuvre d’art.

Cependant l’homme ressent toujours le besoin de comprendre et de transfigurer la réalité dans laquelle il vit et dorénavant cette opération s’accomplit à travers la photographie. Albert Renger-Patszsch avec une extrême habileté pose son oeil sur tout ce qui l’entoure : paysages, fleurs, industries, arbres, êtres humains… Sa photographie est paradoxale : à la fois sophistiquée, il s’en dégage une magnificence quasi-picturale et tout autant simple, directe, frontale. On devine le temps passé à tourner autour de l’objet, à chercher l’exacte lumière, à repousser les limites du médium pour atteindre la plus parfaite restitution, sans aucune afféterie. Chaque image atteint la sublimation, presque un acte de foi en la nature de toute chose.

La vastitude du champ iconographique de ses images déplace la question du sujet. Ce qu’il regarde à travers l’objectif importe moins que comment il le regarde, avec une machine qu’est l’appareil photographique. Il rend ainsi caduque l’opposition entre nature et culture, repensée par beaucoup de figures intellectuelles du début du vingtième siècle. Ici réside aussi l’extrême modernité de sa démarche.

Notre société actuelle est souvent accusée d’opérer un nivellement totalitariste où chaque chose équivaut à une autre. Quand cela a-t-il commencé? Avec la société pré-industrielle? Les débuts de la consommation de masse? Après les ravages des deux guerres mondiales? Personne ne s’y accorde. Pendant ce temps, l’art apporte sa pierre à l’édifice et valide la réification du monde -n’a-t-il pas souhaité intituler son livre “Les choses” justement? La photographie voulue par Albert Renger-Patzsch se plie à l’exercice sans subversion, ni déclamation mais elle contribue à inventer l’iconographie moderniste.

Il est inconcevable d’imaginer la vie moderne sans la photographie”, disait-il en 1927. Il suffit de se promener dans les rues de toutes les villes du monde pour le vérifier encore en 2017.

INFORMATIONS PRATIQUES
Albert Renger-Patzsch / Les Choses
Jusqu’au 21 janvier 2018
Jeu de Paume
1 place de la Concorde
75008 Paris
http://www.jeudepaume.org

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