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Hiatus, moment de suspension, petite mort, défaillance, trouble physiologique.. la syncope est ce moment d’absence mystérieux, de déchirure, de ravissement. C’est à l’occasion de l’exposition collective « Syncopes et Extases, vestiges du Temps » conçue avec Stéphanie Jamet, que nous retrouvons Sylvie Zavatta dans l’élégant et lumineux Frac de la Cité des Arts signé Kengo Kuma, dont le rayonnement se poursuit sur l’ensemble du territoire et au-delà. Elle nous avait reçus précédemment en 2017 autour de la monographie de Gérard Collin-Thiébaut.

Genèse de « Syncopes et Extases » conçue avec Stéphanie Jamet : méthodologie de travail, enjeux et cheminement partagé

J’ai rencontré Stéphanie Jamet, lorsqu’elle était enseignante chercheuse à l’Ecole des Beaux-Arts de Besançon, (elle enseigne à l’ENSA Bourges à présent). Je l’avais sollicitée pour un texte sur l’œuvre d’Istvan Balogh, Out and Out (Ecstasies) qui appartient au Frac et qui est présentée dans l’exposition. Cette œuvre s’inscrivait dans le prolongement de ses travaux sur la représentation du sommeil dans l’art.
Quand elle m’a proposé ce projet, je lui ai demandé d’explorer ce qui dans la collection faisait sens avec la problématique de la syncope et de l’extase et j’ai aimé l’idée de faire dialoguer des œuvres contemporaines et des œuvres historiques des musées des Beaux-Arts de Besançon et de Dole. Ces œuvres, comme celle de Charles Antoine Coypel L’évanouissement d’Atalide, ponctuent le parcours. Sans être totalement inédit – nous l’avons déjà expérimenté au Frac – ce dialogue permet d’inscrire une problématique dans une perspective historique et d’en montrer ainsi la permanence. D’autres prêts majeurs sont venus compléter les différentes facettes de la syncope et de l’extase en provenance de plusieurs galeries (Kamel Mennour pour François Morellet, par exemple) ou d’autres frac tels le Frac Grand Large pour le magistral Gerhard Richter ou le Cnap pour l’installation de Jimmy Robert intégrant des photographies d’une danseuse japonaise en tenue d’un maître du Buto. Avec cette dernière pièce notamment, Stéphanie Jamet interroge les stéréotypes qui visaient, dans l’art et la littérature médicale, à nous faire accroire que la syncope et l’extase serait l’apanage du sexe dit faible ou en prise à des désordres sexuels.

Ce projet m’intéressait aussi parce qu’il faisait directement écho à mon projet artistique autour de la question du Temps au sens large du terme. En cela, elle est comme une suite logique à la réflexion que j’ai engagée précédemment dans le cadre de deux expositions, d’une part « Solution de continuité » où il était question d’interstice, d’absence, de béance ; et d’autre part, « La Répétition » autour de ces gestes souvent vécus comme ennuyeux alors qu’ils sont très créatifs ou constituent une échappatoire, une manière de s’abstraire.
J’ai eu la possibilité de prolonger cette réflexion grâce à Stéphanie avec qui un vrai dialogue s’est opéré tant dans le choix des œuvres que de leur mise en espace.

Quelle serait votre définition de la syncope dans l’art ?

La syncope est pour moi le moment de la discontinuité, du hiatus, lequel renvoie à des notions linguistiques et poétiques. C’est aussi comme l’indique Stéphanie un « hors-temps », un retrait du réel à la suite d’une forte émotion ou à la suite d’une douleur physique ou psychologique. Elle m’évoque aussi le Syndrome de Stendhal mais là on est peut-être déjà dans la question de l’extase.
Et cette faculté à s’abstraire est peut-être aussi la condition sine qua non à la création ?
Le terme désigne aussi un procédé musical. C’est pourquoi la dimension sonore est évoquée dans l’exposition « Syncopes et Extases. Vertiges du Temps » avec le film de Clément Cogitore (L’intervalle de résonnance), avec le bruit du tonnerre retravaillé par Hannah Rickards (Thunder), et avec le film d’Ange Leccia, Audrey, (ces deux dernières œuvres appartiennent au Frac Franche-Comté). Le film d’Ange est d’ailleurs très pertinent à ce moment du parcours, entre l’extase et les syncopes, y compris les syncopes de l’Histoire. La bande-son du film d’Ange est en effet le morceau de Pink Floyd, Atom Heart Mother, un morceau psychédélique qui dure près de 25 minutes, créé pendant la guerre du Vietnam.
En contrepoint à l’exposition, j’ai voulu présenter une œuvre sonore de notre collection à savoir Reality Hacking n°248 (The Jägermeister), de Peter Regli, une gigantesque horloge-coucou dont le chant est remplacé par des coups de fusil. La détonation fait sursauter les visiteurs, leur faisant éprouver une brève syncope. Cette pièce est présentée en regard d’automates appartenant au musée du Temps.
Cela m’amène à évoquer le geste syncopé de l’automate qui est au centre de l’exposition de Nino Laisné, L’air des infortunés, que nous présentons simultanément au Frac. En effet, le point de départ de ce projet est un automate musical qui fut offert à Marie-Antoinette et qui est conservé au musée des arts et métiers à Paris. Dans son exposition, il est question de falsification et d’imposture au travers de la reproduction altérée du mécanisme de l’automate que je viens d’évoquer et d’un film « faussement » d’époque concernant le procès d’un imposteur prétendant être l’Enfant du Temple. Il est aussi question dans ce film, mêlant fiction et réalité, de la Révolution française, une syncope de l’histoire peut-être. En tous cas une rupture.
Enfin, on trouvera une définition plus littéraire de la syncope dans la bibliothèque idéale de l’exposition, selon une tradition du Frac, à laquelle Stéphanie a dû circonscrire, non sans mal.

Nino Laisné, retours de résidence

Nino Laisné (Ecole des beaux-arts de Bordeaux, cinéaste, artiste, musicien) avait repéré l’intérêt du Frac Franche-Comté pour la question du temps et la dimension sonore, deux notions essentielles dans son travail. Lors de notre rencontre, il m’a fait part de son projet, lequel s’inscrivait parfaitement dans celui du Frac et entrait en résonnance avec l’histoire horlogère de notre région. Je lui ai donc proposé de l’accueillir en résidence et de l’accompagner dans la réalisation de son projet.
Cette résidence fixée à 2 mois au départ s’est prolongée par intermittence sur plus de 3 ans. Le résultat est magnifique et ce fut une expérience exceptionnelle ! Le film et le mécanisme horloger ont été acquis par le Frac qui a participé grandement à leur production.
Je considère pour ma part que ce compagnonnage entre un artiste et une institution, allant de l’aide financière au soutien logistique, de la production à l’exposition en passant par l’acquisition n’est envisageable que dans un Frac dont l’une des missions est le soutien à la création. Cependant, il est rare de pouvoir le faire à une telle échelle. Ce ne fut possible que grâce aux soutiens de différents partenaires notamment de structures du spectacle vivant.
J’aimerais renouveler cette expérience artistique avec June Balthazar, une jeune artiste sortie de l’Ecole d’art de Besançon et du Fresnoy. Elle est en résidence actuellement au Frac et travaille à un projet de film où il sera question de son père, de 1968, de mémoire, de remise en question, d’évolution des esprits…

Synergies sur le territoire

Notre dispositif « Satellite » (camion aménagé en galerie d’exposition) qui sillonne toute la région, suscite toujours plus d’intérêt.
La nouveauté cette année est le dispositif que nous avons baptisé « L’Ecole des médiateurs ». Il a pour principe que des élèves soient associés au projet de l’exposition présentée dans leur établissement et en assurent la médiation auprès de l’ensemble des élèves de l’établissement et du public extérieur. C’est une très belle expérience ! Non seulement les jeunes développent des compétences à l’oral mais ils doivent aussi défendre l’exposition et les œuvres, ce qui suppose qu’ils s’en sont pleinement emparé. Nous avons développé ce projet à Belfort, en lycée et à Besançon avec une classe de 4ème Segpa. Dans ce dernier cas, il s’agit d’enfants en difficulté ou qui sont en décrochage scolaire et qui, grâce à ce projet, reprennent confiance en eux et se sentent valorisés. Je souhaiterais créer une Ecole des médiateurs dans chaque département de l’ancienne région Franche-Comté.

Temps forts et programmation 2020

A l’occasion de WEFRAC 2019, j’ai choisi d’inviter la chorégraphe Nathalie Pernette implantée à Besançon comme une introduction à la programmation 2020.
Cette année sera consacrée en effet au dialogue entre la danse et l’art contemporain. Avec deux expositions collectives : Dancing Machines (du 2 février au 26 avril 2020) et Danser sur un volcan (du 11 octobre 2020 au 3 janvier 2021). Ces deux expositions sont conçues à partir d’une idée de Florent Maubert, galeriste passionné par la danse, avec qui je partage le commissariat. Avec également une exposition monographique consacrée à Cécile Bart (du 17 mai au 20 septembre 2020).
Dancing Machines portera sur les contraintes internes au corps, la géométrisation du corps, sa fragmentation, son démembrement, sa manipulation, sa réification avec comme point d’entrée « La danse des bâtons » d’Oskar Schlemmer et la Kinésphère de Rudolf Laban. Il s’agira aussi de corps-objets, d’objets « dansant », de corps technologiques, de corps augmentés, de prothèse…. L’exposition rassemblera des œuvres d’artistes visuels, parmi eux : Micha Laury, Paul Mpagi Sepuya, Hans Bellmer, Esther Ferrer, Daniel Firman, Agnès Geoffray… Et aussi des installations de William Forsythe, La Ribot, Laurent Goldring.
Comme Danser sur un volcan, elle engagera également le corps du visiteur avec une invitation à manipuler et éprouver physiquement certaines œuvres.

La 2ème exposition de l’année 2020 sera dédiée à Cécile Bart. Nous présenterons ses peintures qui se déploient dans l’espace. Du fait de la transparence de leur support, elles englobent le corps du visiteur. Celui-ci devient alors partie intégrante de l’œuvre. Une série de nouvelles pièces de Cécile Bart seront également présentées dont celles acquises récemment par le Frac (on les avait découvertes au CCC OD de Tours). Ici ses peintures-écrans deviennent support à la projection d’extraits de films où apparaissent des chorégraphies.

La 3ème exposition, toujours en commissariat associé avec Florent Maubert, a donc pour titre « Danser sur un volcan », une expression qui veut dire prendre des risques, se mettre en danger de façon inconsidérée. Elle portera sur les contraintes externes du corps, qu’il s’agisse de la gravité ou de rapport à l’autre. Nous sommes encore au stade du choix des œuvres, il est donc prématuré d’en parler aujourd’hui. Mais je peux d’ores et déjà vous dire que nous présenterons une installation du chorégraphe Christian Rizzo.

Ces trois expositions seront ponctuées de performances et d’intervention de danseurs. Elles donnent lieu aussi à des résidence d’un artiste (Laurent Goldring) et d’une chorégraphe, (Emmanuelle Huynh).

Envies et projections futures

L’année 2020 est clairement portée par la notion de transversalité. Cette notion – très affirmée dans la création actuelle – j’aimerais la développer encore davantage dans la collection (au-delà de la dimension sonore) mais toujours en regard avec la problématique du Temps. La transversalité me passionne depuis longtemps, sans doute parce que j’ai un double parcours en Lettres et histoire de l’art et que durant mes études, je m’intéressais déjà à la porosité entre les disciplines. Au Frac Basse-Normandie, que j’ai dirigé un temps, j’ai exploré cette question via le dialogue entre arts plastiques et architecture. C’est dans ce cadre que j’ai organisé les expositions de Melvin Charney et Diller+Scofidio par exemple.

Les dernières acquisitions

Je me réjouis de nos acquisitions récentes que je trouve d’une grande qualité. Quelques exemple : la pièce d’Ann Veronica Janssens (Havana Blue Bike), un vélo aux roues-miroirs, l’œuvre sonore d’Hassan Khan (Live Ammunition!), la sculpture délicate et fragile de Patrick Neu, l’installation de Béatrice Balcou revisitant l’œuvre de Miyamoto, celle de Cécile Bart (Silent show) qui sera présentée au Frac cet été, ou encore celle d’Eric Baudelaire, Lost to the Screen, …
Je suis également heureuse d’avoir pu augmenter la représentation de certains artistes dans nos collections. C’est le cas avec la performance et l’installation de Cally Spooner, la peinture de Sylvie Fanchon, les pièces poétiques de Shimabuku, ou les nombreux dessins de Lois Weinberger venant dialoguer avec sa Sculpture Wild Cube, installée depuis l’année dernière et de façon pérenne devant le Frac.

EN CE MOMENT AU FRAC :
-Syncopes et Extases. Vestiges du temps
-Nino Laisné, l’air des infortunés
-Le Frac invite le Musée du Temps
Jusqu’au 12 janvier 2020
Frac Franche-Comté,
Cité des arts, 2 passage des arts
72000 Besançon
https://www.frac-franche-comte.fr

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