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Pour sa deuxième carte blanche, notre invitée de la semaine, Francine Deroudille fille de Robert Doisneau et cofondatrice de l’Atelier éponyme, nous parle d’un de ses photographes coup de coeur, il s’agit du français d’origine arménienne Antoine Agoudjian. Par l’image, il est celui qui lutte contre l’oubli du génocide.

Cela pourrait ressembler à un conflit d’intérêt affectif.
Je considère Antoine, que je connais depuis les années 90, comme mon petit frère arménien.
Il est pour moi largement aussi important de faire connaître sa profonde humanité, la chaleur de son amitié, sa fidélité, que l’excellence du métier qu’il pratique.
Pourtant sans être égarée par l’affection que je lui porte, je sais qu’Antoine est un vrai photographe.
Il possède un regard, un style, un sens du cadre particulier, on identifie ses photos au premier coup d’œil.
Longtemps il fut tireur chez Pictorial Service puis monta son propre laboratoire « Papier d’Armonie ». Il fréquente donc de longue date de grandes signatures et possède une culture photographique en profondeur faite d’observation, d’échanges et de technique artisanale. Il ne s’encombre pas de préoccupations sophistiquées, il vit la photographie de l’intérieur.
Il sait la fabriquer, il maitrise parfaitement ce qu’il veut nous montrer.
Le résultat est d’une intense beauté.
Il possède aussi ce qui est essentiel à la constitution d’une oeuvre: l’obsession.
Rien ne détournera Antoine de son impératif devoir de parler de la mémoire arménienne.
Depuis 1989 à la suite du tremblement de terre qui provoqua son départ pendant un an pour accompagner une ONG en Arménie, il poursuit un travail inlassable pour retrouver les différents membres de la diaspora arménienne au Moyen-Orient.
De nombreuses expositions, quelques très beaux livres ont ponctué son travail de mémoire vivante mais je citerai ici celle qui m’a semblée la plus extraordinaire.
Elle eut lieu en avril 2011 à Istanbul. Un philanthrope turc, Osman Kavala, soucieux de réparer les tragédies provoquées par l’histoire turque mit à la disposition d’Antoine Agoudjian le centre Culturel Depo, ancienne manufacture de tabac du quartier de Beyoglu pour présenter l’exposition « les yeux brûlants » en commémoration du génocide Arménien.
Ce lieu si symbolique ajoutait encore à l’intensité des photographies d’Antoine. De nombreux journalistes français avaient fait le voyage, une équipe d’amis et de professionnels solidaires étaient là pour donner à cette exposition la dimension politique et humaine qu’elle méritait.
Depuis 2017 Osman Kavala est en prison, victime du régime d’Erdogan auquel, en humaniste convaincu, il s’oppose. L’histoire semble repartie, comme bien souvent, en marche arrière.
Je m’étonne d’ailleurs que le nom de ce grand homme soit si rarement cité dans la presse française où l’on se contente d’indiquer à l’occasion ses va -et-vient d’une prison à un autre lieu de détention.
Il faut combattre l’oubli de toutes nos forces.
Et c’est ce qui donne un prix encore plus précieux au travail photographique d’Antoine Agoudjian qui assure une permanence inattaquable en témoignant des vies arméniennes tout autour de la planète.
Il me semble parfois que ses photographies sortent de la Bible, qu’il lui est arrivé de photographier le Christ ou ses apôtres tant ses images touchent à l’universel.
Je vous souhaite de les rencontrer, comme je l’ai fait encore en octobre dernier en allant voir « Electre des bas-fonds » de Simon Abkarian à la Cartoucherie de Vincennes. Au jardin, un mur immense était recouvert des images de femmes par Antoine Agoudjian, photographe des Electre du temps moderne…
Un dernier étonnement: pourquoi doit-on aller au théâtre pour voir les photographies d’Antoine Agoudjian à Paris ?
Il me semble mériter les cimaises des lieux de la Photographie les plus exigeants.
Simple oubli sans doute. Qu’il faut là aussi essayer de combattre au plus vite.

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