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Rencontre avec Ariane Loze, artiste, fondation CAB Bruxelles

Temps de lecture estimé : 9mins

Nous retrouvons Ariane Loze à Bruxelles à l’occasion de sa participation à l’exposition collective de la Fondation CAB, « Figures on a ground, perspectives on minimal art » prétexte pour elle à de nouvelles explorations de ce mouvement historique en réponse à l’architecture du lieu dans un film qui déjoue les codes de représentation et de narration du cinéma, selon une pratique qui oscille entre théâtre, stand up et performance. Adoptant tour à tour différents personnages, différentes postures sociales attendues, elle détricote avec patience nos constructions identitaires dans des saynètes de son invention.

Une approche qui engage autant le corps et la psyché du spectateur autour des assignations multiples qui nous entourent et nous rassurent parfois. « Je pars de mon désir de comprendre les multiplicités de points de vue, la richesse des identités qui cohabitent à l’intérieur de chacun d’entre nous » « C’est la cohabitation de tous ces « moi » qui fait que nous avons tant en commun les uns avec les autres. Nous partageons bien plus que nous pensons les uns avec les autres » déclare t-elle.

Ariane Loze se charge de toutes les étapes de la réalisation de chacune de ses vidéos, ce qui leur donne un grain singulier dans une esthétique volontiers minimaliste. Le public français l’a découverte à l’occasion du Salon de Montrouge, véritable révélateur pour elle. Ariane Loze revient sur cette période de confinement et son impact sur sa résidence new yorkaise, son œuvre exposée à la galerie Michel Rein et conçue à la Fondation CAB de Bruxelles, alors qu’elle prépare avec le programme New Settings de la Fondation d’entreprise Hermès un nouveau projet pour 2021 à Paris.

Née en 1988 à Bruxelles, Ariane Loze réalise depuis 2008 des vidéos et performances dans lesquelles elle joue, réduisant les moyens à leur minimum : une actrice/réalisatrice et une caméra. Expositions récentes : Salon de Montrouge (Paris), Kanal Centre Pompidou (Bruxelles), Riboca (Riga), S.M.A.K (Gand). Lauréate du prix de la Fondation Salomon, Ariane Loze est en résidence à l’ISCP à New York en 2020.

Comment avez-vous vécu le confinement ?

J’étais en résidence dans le cadre de la fondation Salomon à New York à l’International Studio & Curatorial Program (Brooklyn), une belle opportunité pour moi que j’ai pleinement exploité nouant de très nombreux contacts. J’ai eu du mal à quitter New York et été la dernière artiste à partir. Le retour à Bruxelles était assez merveilleux avec tout ce silence dans la ville. L’impact du Covid n’a pas été totalement négatif et la fondation m’a proposé de revenir 2 mois l’année prochaine autour d’un vrai projet de tournage.

En ce qui concerne ma participation à l’exposition collective à la fondation CAB suite à une résidence en décembre 2019, cette exposition qui devait ouvrir pendant Art Brussels a été décalée. Comme avec New York où je voulais vraiment prendre le temps de découvrir la ville, je voulais vraiment m’imprégner du lieu, et je commence toujours par me promener et attendre, les idées me venant souvent en réponse au lieu. J’ai eu alors une conversation avec Hubert Bonnet, fondateur de CAB qui m’expliquait sa passion pour l’art minimal que j’ai redécouvert à travers les premiers numéros d’Art press qui consacraient des interviews aux grands artistes minimalistes.

C’était très inspirant d’entendre leur voix à l’époque avec un côté très spirituel, en lien avec ce calme que je recherche personnellement et que je ne trouve pas dans la vie quotidienne. Cela explique sans doute toutes ces voix différentes, ces contradictions, ces paradoxes présents dans mon travail. La simplicité de l’art minimal m’a beaucoup touchée. La video s’intitule « Minimal Art » et est visible actuellement à Paris à la galerie Michel Rein qui me représente.

En quoi le Salon de Montrouge a-t-il été un moment décisif pour vous ?

Ce prix du Salon de Montrouge intervenait alors que j’avais eu une commande du Centre Pompidou Kanal, ces deux facteurs combinés m’ont dès lors attiré beaucoup de visibilité. De plus, j’ai recueilli à l’occasion de ce salon des réponses très positives sur mon travail et cette démarche hybride que je poursuis entre le monde du théâtre d’où je viens, et le cinéma, qui a vraiment trouvé sa place. Cela a été un soulagement pour moi face à ces gens assez ouverts pour apprécier et ne pas systématiquement catégoriser. C’était également agréable de côtoyer les autres artistes et pratiques multiples, étant encore dans une phase de découverte de l’art contemporain. Cette même année en 2018 j’ai également été invitée aux biennales de Riga et de Moscou et ai bénéficié d’une exposition au Centre d’art contemporain Chanot à Clamart : Nous ne sommes pas, nous devenons, et d’un solo show par la galerie parisienne Michel Rein : Cet endroit où nous sommes. Une année importante pour moi !

Je continue à réaliser l’impact du Salon de Montrouge quand des centres d’art de toute la France me contactent par exemple pour me proposer des projets à plus ou moins long terme.

Votre parcours est atypique, comment êtes-vous venue à l’art contemporain ?

En effet j’ai commencé une résidence à Gand au HISK (Higher Institute for Fine Art) en janvier 2016 mais avant mon travail n’était pas répertorié en tant qu’art contemporain. En novembre 2015 j’ai reçu le prix Art Contest en Belgique qui avait déjà suscité un début d’intérêt pour mon travail en art contemporain.

En ce qui concerne les mesures d’accompagnement lesquelles vont-elles semblé les plus pertinentes entre Paris et Bruxelles ?

Je me suis adressée à différentes fondations et le soutien m’est finalement venu de la Suisse. J’étais partie à New York pour plusieurs mois, laissant à mon étalonneur et ma monteuse son, des films pour lesquels je n’avais pas encore de budget de production à une période où je n’évoluais pas encore dans l’art contemporain. Si je n’étais pas personnellement menacée, grâce à la bourse de la Fondation Claudine et Jean-Marc Salomon dont je bénéficie en ce moment, contrairement aux intermittents du monde du cinéma, cela représentait une certaine somme pour moi. Cette fondation suisse Gwaertler qui est gérée par des artistes m’a répondu et donné 5000€ pour pouvoir terminer ce travail et surtout continuer à honorer mes contrats en cours que je ne voulais pas annuler. J’ai aussi pu compter sur le soutien de ma galerie, la galerie Michel Rein pendant cette période.

En ce qui concerne les différentes initiatives qui ont surgi dont les ventes aux enchères, je n’ai pas souhaité répondre à toutes ces sollicitations certaines ressemblant à de la récupération. On nous a aussi sollicités pour créer des œuvres issues de ce contexte et les exposer en ligne, alors que ce n’était pas du tout dans nos priorités et envies.

Selon vous, pouvons-nous espérer une évolution des comportements à l’issue de cette crise ?

J’y crois en tant qu’artiste et n’ai pas attendu le Covid pour en parler par exemple dans l’œuvre « Mainstream » qui met en scène toute l’idéologie dominante absurde associée au monde du travail, avec une certaine fascination pour ce monde de l’efficacité et les discours optimistes qu’il véhicule. En toute bonne foi quand j’ai vu mon agenda entre fin août et fin octobre avec 5 expositions et 3 festivals je me suis rendue compte qu’il était impossible de poursuivre sur ce rythme à long terme. Je me suis rendu compte que je n’échappais pas à cette ambiance frénétique généralisée. Moi aussi je voulais, dire “oui” à tout, être efficace, produire et avancer. Cette prise de conscience était déjà sous-jacente et ce ralentissement auquel tout le monde aspirait nous a été imposé tout d’un coup et sans doute pour le meilleur.

Maintenant est ce que cela va vraiment avoir un impact sur le monde de l’art ? Rien n’est moins sûr, les galeries ne vont sans doute pas renoncer aux nombreuses foires et autres évènements dans le monde entier. Je ne connais pas encore bien tous les rouages de ce monde de l’art contemporain pour faire une réponse plus précise mais à mon niveau ce contexte a permis de me recentrer sur les personnes essentielles. En ce qui me concerne j’ai échangé principalement avec des amis artistes ou commissaires à Bruxelles, comme Katerina Gregos commissaire de la 1ère Biennale de Riga, historienne de l’art et directrice artistique d’Art Brussels pendant plusieurs années.

Vous préparez pour mars 2021 un projet dans le cadre de « New Settings » de la Fondation d’entreprise Hermès au Théâtre de la cité internationale de Paris : pouvez-vous nous en dévoiler les contours ?

C’est à la fois le développement du film « Mainstream » et d’un autre film « le Banquet ». Je voudrais reprendre la scénographie du Banquet et à partir de cette longue table, jouer une pièce et donner corps aux personnages de ma vidéo. Et en même temps je souhaite que le tournage soit différent et ouvert au public pour montrer les coulisses de création de ces films. Je ne pourrai pas adopter le même rythme très soutenu de mes vidéos mais ce seront plutôt des voix et un monologue avec une scène conçue comme un plateau de tournage où le public pourra s’installer. Je vais jouer en live les personnages de la vidéo et aussi augmenter le texte d’une 3ème partie, à partir sans doute de tout ce que l’on a vécu pendant cette période, ce paradoxe entre la conscience des changements qui s’imposent vis-à-vis de la surchauffe des individus et de la terre elle-même et cette idée de reprise alors que l’on constate que tout le monde reste à la traine !

Ariane Loze est représentée par la galerie Michel Rein, Paris-Bruxelles.

Actuellement :
« Figures on a ground, perspectives on minimal art »
Avec : Tauba Auerbach, Anna-Maria Bogner, Claudia Comte, Mary Corse, Ann Edholm, Gloria Graham, Carmen Herrera, Sonia Kacem, Ariane Loze, Julia Mangold, Agnes Martin, Mary Obering, Charlotte Posenenske, Jessica Sanders, Anne Truitt, Meg Webster et Marthe Wery.
Jusqu’au 12 décembre 2020
Créée en 2012 par le collectionneur belge Hubert Bonnet, la Fondation CAB à Bruxelles est un espace à but non-lucratif qui vise à promouvoir l’art minimal et conceptuel belge et international grâce à une programmation dynamique d’expositions et d’événements. Établi dans un ancien entrepôt des années 30 de style Art déco, construit pour l’industrie minière, l’espace d’exposition de la Fondation CAB offre aux visiteurs un lieu unique de rencontre avec l’art.
https://fondationcab.com/fr

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

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