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Carte blanche Sadreddine Arezki : La mémoire et l’histoire de l’extermination des juifs par les nazis

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Pour sa troisième carte blanche, notre invité de la semaine, Sadreddine Arezki, poursuit son decryptage de l’usage photographique. Il est cette fois-ci question d’évoquer la mémoire et l’histoire de la Shoah. Les premiers à documenter ces atrocités sont les nazis eux-mêmes, images qui viennent aujourd’hui célébrer la mémoire des victimes.

C’est parfois dans les pages les plus tragiques de l’histoire que la théorie photographique appliquée à l’histoire trouve le moyen de s’illustrer le plus concrètement.
En l’espèce, il s’agit ici d’évoquer la mémoire et l’histoire de l’extermination des juifs par les nazis telle que celle-ci est remarquablement montrée dans les divers musées de Belin qui traitent de ce sujet.

Pour qui se promène dans certaines rues et musées de Berlin, on ne peut qu’y être frappé par le formidable caractère liquide du document photographique utilisé ici à des fins mémorielles et documentaires essentielles. Ce caractère liquide de l’image qui vient se couler dans le moule idéologique de celui qui l’utilise dissimule imparfaitement la notion de domination qui traverse le médium.

Objectivement, comme pour l’histoire, le récit de l’histoire par la photographie est le récit des dominants. Regarder en arrière avec les yeux d’aujourd’hui et sans faire de téléologie, c’est reprendre le récit de domination des bourreaux sur leurs victimes en l’abordant du point de vue des victimes. Mais sans masquer qu’il s’agit d’un récit de domination, en l’espèce d’extermination, dont les preuves ont été le fait de l’hubris de leurs auteurs.

De cette histoire, la photographie en conserve une quantité de traces monumentale. Il y a plusieurs travaux récents se référant au traitement de cette histoire par le prisme de l’image qui ont fait et font date. J’en citerai deux, d’abord l’article « L’Histoire par la Photographie » d’Ilsen About et de Clément Chéroux ( https://journals.openedition.org/etudesphotographiques/261) qui proposait un protocole d’usage de ces images dans un cadre historique et c’était déjà à propos d’images de la Seconde Guerre Mondiale.

Dans une veine tout aussi rigoureuse mais plus sensible, Georges Didi-Huberman a consacré plusieurs livres aux images cachées ou perdues puis retrouvés de la Shoah. Pour Didi-Huberman, le chemin du savoir et de la connaissance est chemin de larmes.
Ces deux approches se complètent bien, l’une se distingue par sa rigueur scientifique nécessaire à la manipulation de ce type d’images et l’autre par son approche plus sensible qui insiste sur le tragique des parcours documentés.
C’est dans un tel cadre qui borde ce thème délicat que j’en viens à évoquer mon sujet. Plusieurs expositions berlinoises retracent et documentent par l’image l’histoire tragique de cette extermination. Ces images tracées et contextualisées sont un formidable outil de savoir et de mémoire.

Néanmoins ce qui se produit inévitablement avec le médium photographique va immanquablement se produire ici également.
Après avoir été utilisée par les bourreaux, les mêmes images servent aujourd’hui à célébrer la mémoire des victimes.
Paradoxe étrange et un peu dérangeant, les images de destruction servent aussi à maintenir le souvenir de ces vies contre l’œuvre de destruction qui les a emportées dans la nuit de la mémoire.

Il faut une certaine dose de plasticité sémantique pour passer sans barguigner d’un outil servant à asseoir une domination à celui d’une œuvre de mémoire et de souvenir.
Néanmoins, rappeler par l’image la mémoire des victimes, travail essentiel s’il en est, est aussi par ailleurs figer pour l’éternité le statut de victimes pour les sujets. Il est dérangeant de ne voir ces victimes déshumanisées saisies à travers le prisme de leur bourreau et d’une prédestination qui les a voués à la disparition.
Comment contourner ce sentiment de prédestination accablante qui fait échec à toute possibilité de voir ces sujets montrés pour mémoire autre chose que ce par quoi ils ont été prédestinées à l’extermination. C’est impossible.

De façon totalement dérisoire j’ai cherché une issue à cet accablement, à traquer les dissonances, le grain de sable qui enraye la machine. J’ai vu ces regards et ces attitudes qui rompaient très momentanément avec cette déshumanisation forcée et qui nous prennent plus directement à témoin, dans le blanc des yeux et par-dessus l’objectif de l’accablante prédestination.
Pour me rassurer probablement, j’y vois comme une seconde de répit, un instant de rupture dans la chaine de déshumanisation avant sa reprise inéluctable.

Étrangement ou non, ce sont souvent les bourreaux qui documentent le plus leurs crimes. Ce sont les nazis qui ont ainsi constitué le plus important corpus d’images témoignant de leur œuvre de destruction. A l’identique, ce dont les colons et les armées coloniales qui ont constitué pour l’histoire les preuves photographiques de leurs méfaits. Ce sont aussi les archives bertillonesques et ses succédanés racialistes, nazis notamment, qui forment le plus gros corpus de preuves des dérives des états policiers etc.

D’une autre manière mais obéissant au même schéma d’exercice d’un pouvoir de domination au moyen du médium photographique on a pu compter sur les photographes pour illustrer à souhait la domination masculine à l’égard des femmes.
Toutes ces preuves en images peuvent basculer d’un récit à un autre selon leur contexte de monstration. Serait-ce là le signe d’une revanche tardive ou d’une rédemption pour un médium que l’on disait muet?

La Rédaction
9 Lives magazine vous accompagne au quotidien dans le monde de la photographie et de l'Image.

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