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« La ville entière est un décor qui pourrait s’effondrer à tout moment ou se diluer.
Le rouge et le noir, les fourneaux, les oranges, l’odeur du plastique brûlé et
des agrumes pourris. […] Des images en morceaux recollées sans âme, telle est
la ville elle-même. Les photos, ce n’est que cela. Les gens qui l’habitent ;
[…] des photos recollées. »
– William S. Burroughs à propos du travail de Robert Walker, 1985 (catalogue de l’exposition)

Civilization est une exposition fleuve évènement : 200 tirages, 110 photographes de 30 pays, qui fait le tour du monde avec une unique étape en France à Marseille. Malheureusement et comme pour tant d’autres, elle n’a toujours pas rencontré son public. 9 Lives magazine est l’un des rares médias à l’avoir découverte parmi d’autres expositions passionnantes et toujours confinées à Marseille. Co-produite par la Foundation for the Exhibition of Photograpy et le musée d’art moderne et contemporain de Séoul, l’exposition s’est construite sur le modèle de l’exposition manifeste  « Family of Man » du MoMA en 1955 avec cette même ambition de dresser un bilan de notre planète à partir d’un état des lieux de la photographie contemporaine.

Figurations II, 2016
© Olivier Christinat / Adagp, Paris 2020

Les commissaires sont William Alexander Ewing ancien directeur du musée de l’Elysée de Lausanne et Holly Roussel historienne de l’art spécialisée en art contemporain et en photographie asiatique. Comme me le souligne en préambule Hélia Paukner, conservatrice référente au Mucem, le parcours implique de nombreux artistes asiatiques, ce qui dit aussi quelque chose de notre civilisation contemporaine puisque numériquement la population va aller dans ce sens. Autre constat : nous sommes désormais plus nombreux à vivre dans des villes qu’à la campagne. La commissaire décrypte également l’emploi du singulier pour le titre Civilization, ce qui pose la question de ce que sont devenues les autres civilisations du passé. Cela sous-tend également le constat dressé à travers ces photographes d’une relative homogénéisation de nos modes de vie de Hong Kong à Séoul en passant par San Francisco, Paris ou Bombay. Nous sommes plus similaires que différents comme l’écrit William A Ewing dans le catalogue. Le sous- titre « quelle époque ! » induit une certaine distance critique. Cette traduction française de « The way we live now », renvoie au roman satirique d’Anthony Trollope, publié en 1875 à l’époque de l’Angleterre en voie d’industrialisation. Hélia Paukner précise également que la singularité marseillaise de cette exposition se joue dans la scénographie avec le choix du studio français Graephème (Amélie Lauret et Emile Delanne) qui à partir de seuils plus sombres, arrive à scander le parcours et à introduire les huit sections. Progressivement comme dans un voyage, le regardeur part d’un constat pour aller de plus en plus vers un questionnement. Les photographes choisis sont de plusieurs générations, certains très reconnus d’autres plus émergents. Pour rendre justice à la singularité du travail de chaque photographe, le choix a été fait d’un encadrement à chaque fois personnalisé pour chacune des photographies.

Précision importante : Etant donné le nombre de tirages et notre parcours sous une forme condensée d’1h15 nous ne pouvions tous les citer.

Le parcours selon Hélia Paukner

Dans la première salle quatre œuvres grand format assez majestueuses posent la question du temps et de la transmission culturelle à travers la photographie expérimentale de Vera Lutter et les deux clichés de photographes issus de l’école de Düsseldorf : Thomas Struth et Candida Hoffer avec l’idée chez cette dernière que la civilisation, les civilisations se construisent par strates matérialisées symbolisées dans cette bibliothèque d’apparence baroque. Olivier Christinat l’un des Français de ce parcours, photographie de nombreuses foules dans les villes dans des moments d’inattention comme ces personnes descendant des escalators qu’il zoom et pétrifie comme sur des stèles antiques. Dans d’autres versions de l’exposition ces photographies ont été présentées en pied sur des kakémonos qui font office de pancartes comme des êtres vivants. Il introduit la première section intitulée la Ruche.

La Ruche, section 1

Si 70% de la population vivent dans des villes aujourd’hui, elles en deviennent saturées et comparées à travers différentes métaphores animalières tantôt une ruche ou une fourmilière. Ces ruches (emprunt au romancier Tom Wolfe) sont envisagées sous l’angle des activités, des échanges, elles sont actives (apprentissage, production) ou passives (phénomènes de masse). Je me pencherai sur la photo de Nick Hannes (série Dubaï, Du pain et des jeux) qui se distingue d’une approche descriptive de la mégalopole en posant la question du métissage de façon très subtile car ce que l’on prend d’abord pour une coupole de mosquée est un espace dans un centre commercial à Dubaï et ce qui ressemble à un verset coranique n’est autres que l’enseigne de Starbuck’s café.

Architecture of Density #91 [Architecture de la densité #91], 2006
© Michael Wolf, courtesy of M97 ShanghaiLa photographie de Michael Wolf « Architecture of Density » très picturale et esthétique a été choisie pour la couverture du catalogue pour sa faculté à trouver de la beauté au milieu de nos façades globalisées et rationnalisées à l’extrême. Elle entre en dialogue avec les autres photographies des mégalopoles de Mexico à Bombay signées Philippe Chancel. Le cliché de Cyril Porchet donne une allure très picturale aux rassemblements folkloriques qu’il choisit en fonction des costumes à partir d’un temps d’exposition assez long et du déplacement des foules. Cette notion du folklore renvoie au Mucem avec l’exposition que nous avons dû démonter sans qu’elle ait pu rencontrer son public. Cette photographie entre en lien avec celle d’Ahmad Z Amro « Muslims at prayer, Jakarta » où la communauté va être le principe structurel d’un ordre social incarné par ces colonnes qui régissent la foule des fidèles.
De la ruche et la saturation, va se poser la question de la survie des individus dans la masse avec ce titre paradoxal : Seuls ensemble.

Seuls ensemble, section 2

Il convient de préciser que le parcours alterne de parties descriptives sur l’architecture, le système, le contexte et des parties qui traitent de l’humain. Bienvenue à l’ère de la connectivité globale ! Tout un mur est consacré à ceux que les commissaires appellent les digital natives autour de la question de la constitution de la personnalité à l’ère des réseaux sociaux (série « Intimité technologique » d’Evan Baden) et cette conscience que l’image photographique est plus présente qu’elle n’a jamais été auparavant. Entre cohésion sociale et atomisation croissante de la société, les paradoxes sont nombreux que l’on soit dans une église pentecôtiste (Andrew Eseibo) ou devant la devanture des magasins (Natan Dvir). Les galeries d’art sont joyeusement épinglées avec ces signes affichés de non communicabilité.

Lauren Greenfield, Des élèves de terminale (de g. à dr. : Lili, 17 ans, Nicole, 18 ans, Lauren, 18 ans, Luna, 18 ans, et Sam, 17 ans) se maquillant devant un miroir sans tain pour le documentaire « Beauty CULTure » de Lauren Greenfield, Los Angeles, 2011, série “Generation Wealth” [Génération richesse] © Lauren Greenfield

Entre Pieter Hugo « There is a Place in Hell for me and my friends » et la génération des ultra riches par Laureen Greenfield, les portraits bouleversants d’humanité de Katy Grannan se détachent. Elle a sélectionné dans une banlieue californienne des personnes pas forcément gâtées par le destin qu’elle magnifie sans rien leur enlever de leur singularité. Comme un acte de résistance, d’ode à l’individu tout comme le fait Katy Grannan (série Boulevard). Seule photographie de l’exposition qui est mise en scène avec tous les employés qui devaient mimer un rush de rendu de projet, revêtus de pyjamas d’hôpital et flanqués de perfusion signée Wang Qingsong « Work, work work ». Tous devenus insane ! Surgissent alors des temps de pause et de possible humanité que ce soit pendant le tournage d’un film pornographique avec Larry Sultan, pendant des conversations par skype de soldats (Adam Ferguson) ou chez des couples qui attendent leur premier bébé (Dona Schwartz). Des portraits qui valorisent l’individu à contre-emploi des projections liées à son contexte.

Dona Schwartz, Kathy et Lyonel, 18 mois, série “Empty Nesters” [Nids vides], 2010
© Dona Schwartz, courtesy Stephen Bulger Gallery

Après un côté assez émouvant nous retournons dans une section plus descriptive à travers les flux qui lient les fourmilières entre elles et qui structurent toutes ces cités.

Flux, section 3

Autre lubrifiant, l’argent qui de plus en plus invisible, alimente ces canaux avec le pétrole. Que l’on soit face aux terminaux d’aéroport (Mike Kelley), aux échangeurs routiers (Christoph Gielen) sur un site pétrochimique coréen (Jo Choonman) ou dans le tunnelier du Grand Paris suite à la commande spéciale du Mucem au couple d’artistes : Simon Brodbeck et Lucie de Barbuat (exclusivité version marseillaise) quelle est la place de l’humain face aux miracles de la technologie ? Olivio Barbieri déréalise le réel pour le faire apparaitre avec une lumière assez blanche de sorte qu’une ville comme Istanbul ou New York apparait comme une maquette.

Brodbeck & de Barbuat, Tunnelier Koumba – NGE – Grand Paris 2020, production Mucem
© Brodbeck & de Barbuat ; NGE – Grand Paris 2020

Autre commande passée à la photographe Yohanne Lamoulère artiste qui vit à Marseille actuellement exposée au Fort Saint Jean, autour des data center installés dans un bunker de la zone portuaire de Marseille. Elle s’est concentrée sur un des boitiers d’interconnexion qu’elle a re-filtré dans des couleurs néo-pop et ironiquement intitulé le baiser. Paolo Woods et Gabriele Galimberti témoignent de flux monétaires dématérialisés à travers le secrétaire aux finances des îles vierges britanniques photographié dans son bureau face à un paysage idyllique. Progressivement on revient à l’humain avec Alejandro Cartegena qui saisit des bribes de vie à la volée avec ces camionnettes pleines de travailleurs illégaux qui traversent le Mexique et les Etats Unis.

Mr. Neil M. Smith is the British Virgin Islands’ Finance Secretary, photographed here in his office in Road Town, Tortola. The BVI is one of the world’s most important offshore financial service centers and the world leader for incorporating companies. There are more then 800,000 companies based in the BVIs but only 28,000 inhabitants. The BVIs are the second-biggest direct investors in China, just after Hong Kong. British Virgin Islands

Persuasion, section 4

Le mot a plus de puissance en anglais. La section aborde toutes les manières d’influencer les comportements humains à travers le marketing de plus en plus sophistiqué ou la propagande déguisée. Toutes les stratégies sont bonnes pour encourager nos achats compulsifs. Espace saturé par la publicité, matraquage à Tokyo par Sato Shintaro, Times Square (Robert Walter) ou Abu Dhabi avec la marchandise couronnée par les dignitaires politiques (Andrew Moore). A contrario des intérieurs vides des lieux où se déterminent de telles stratégies. Cruel contraste entre les espaces du grand public saturés et les espaces pour décideurs ou influenceurs au contraire très épurés. Il est assez inquiétant que la seule couleur qui ressort de ces photographies soit le rouge connu pour exciter nos pulsions. Karl Lagerfeld de l’homme devient l’icône influenceuse grâce à la présence du photographe hors champ dans le cliché « Grand Palais » d’Alec Soth. Les femmes émirati sont couvertes jusqu’aux pieds, malgré la conformité de leurs sacs de luxe aux logos mondialisés (Dougie Wallace). Andy Freeberg montre avec la galerie new yorkaise Sean Kelly les dessous du marché de l’art, un moment de pause fragile lors d’une foire et souvent occulté. De même avec Mark Power qui livre un cliché intrigant de la retransmission des funérailles de Jean Paul II en Pologne. Le point de vue permet en s’approchant de se concentrer sur l’émotion du public non feinte et réelle ou comment le virtuel écrase.

Les funérailles du pape Jean-Paul II retransmises en direct du Vatican. Varsovie, Pologne, série “The Sound of Two Songs” [L’air de deux chansons], 2005
© Mark Power / Magnum Photos

Retrouvez la suite de notre article, demain, le 26 mars ->

INFORMATIONS PRATIQUES

mer24fev(fev 24)11 h 00 minlun28jui(jui 28)18 h 00 minRescheduledCivilization. Quelle époque!Dans l'attente de réouverture des musées…Mucem, 7 promenade Robert Laffont (esplanade du J4) 13002 MarseilleType d'événement:Exposition,Photographie

Catalogue
Civilization quelle époque !
Sous la direction de William Ewing et Holly Roussell , commissaires de l’exposition
Textes Anglais (Etats-Unis) : William Ewing et Holly Roussell
Thames & Hudson / Mucem
L’exposition Folklore a dû être démontée sans pouvoir être visible au public et prochainement Jeff Koons arrive au Mucem !

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

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