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Partager Partager Pour sa deuxième carte blanche, notre invité Luc Debraine, directeur du Musée Suisse de l’appareil photographique de Vevey, partage avec nous sa rencontre avec l’essayiste et auteure militante Susan Sontag. Une rencontre marquante pour le journaliste. Pour nous, il partage ce souvenir, qui s’est déroulé à Paris en 2003, à l’occasion de la sortie de son ouvrage « Devant la douleur des autres », soit un an avant la mort de la célèbre écrivaine. Reconnaître une erreur est une marque de franchise. Et d’intelligence lorsqu’on en tire parti pour faire progresser sa pensée. C’est le constat fait un jour de l’automne 2003, alors que je sortais de l’appartement parisien de Susan Sontag. L’une de mes plus belles rencontres journalistiques, un moment dont je me souviens avec une précision… photographique. La grande intellectuelle américaine venait de publier « Devant la douleur des autres ». Ce recueil de textes sur la force perturbante des images de guerre était l’occasion d’un mea culpa. Vingt-six ans auparavant, l’essai « Sur la photographie » s’était hissé au rang de référence incontournable sur le médium, quelque part aux côtés des classiques de Walter Benjamin, Roland Barthes ou John Berger. Susan Sontag reconnaissait s’être trompé sur un point précis : son propre pessimisme sur la photographie. Elle avait d’abord pensé qu’une exposition répétée aux images de l’horreur engendrait à la longue des effets anesthésiants. Trop de photos terribles causaient une apathie du regard, un dégoût du message, une accoutumance coupable, comme si l’être humain cherchait ainsi à se protéger du choc des images violentes. Un quart de siècle plus tard, notamment après vécu l’épreuve de la guerre dans Sarajevo assiégée, Susan Sontag révisait son jugement sur la représentation de la douleur. Non, être confronté de manière répétée à ce qui choque n’épuise pas toujours l’émotion. Non, le flux incessant des photos perturbantes n’engourdit pas systématiquement le regard. Non, nous ne nous habituons pas à l’image d’un jeune homme noir pendu à un arbre dans le Sud des Etats-Unis au début du XXe siècle, à des amoncellement de corps dans un camp de concentration, à un avion de ligne qui percute un building de New-York, à un soldat serbe qui donne à Sarajevo un coup de pied dans la tête d’une femme musulmane mourante. Jamais. Ces photos sont des memento mori qui nous soufflent : « Voilà ce que les humains sont capables de faire, souvent avec enthousiasme. N’oubliez pas ». De plus, poursuivait Susan Sontag dans son appartement en bord de Seine, « il ne faut pas oublier que tout spectateur d’une photo se trouve dans un lieu et une culture donnés ». Les photos d’un combattant taliban mis à mort en Afghanistan ne sont pas regardées de la même façon dans un salon de Manhattan et dans un café internet de Kaboul. Les images de famine en Afrique sont regardées différemment selon que l’on se trouve à Paris ou Khartoum. « Aujourd’hui, tout le monde voit tout, mais tout le monde ne voit pas tout de la même manière, précisait Susan Sontag de sa voix grave, dans un français parfait. Il ne faut jamais prendre sa propre position comme emblématique d’une époque, d’une situation, d’une pensée. C’est ce que je ne veux pas oublier. Je suis hantée par l’autre. Je ne crois pas en moi-même. J’essaie d’être en contact avec la plus grande et la plus large réalité possible ». INFORMATIONS PRATIQUES « Devant la douleur des autres » Susan Sontag Christian Bourgeois Editeur, 2003 https://bourgoisediteur.fr Marque-page3
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