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Carte blanche à Pierre Faure : Bernard Monjarret, tireur

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Pour sa quatrième et dernière carte blanche, notre invité de la semaine, le photographe français Pierre Faure, a souhaité parler d’un métier de l’ombre, celui de tireur. Si on met généralement en avant le travail des photographes, celui des tireurs est également essentiel. Bernard Monjarret est le tireur de Pierre, mais il est également son ami. À l’occasion de cette invitation éditoriale, nous nous sommes entretenus avec le tireur. Rencontre.

Bernard Monjarret, vous êtes tireur, pouvez-vous nous décrire votre parcours ?

Je fais le métier de tireur depuis plus de 40 ans. En fait, je baigne dans la photographie depuis très jeune grâce à mon père qui se passionnait pour la photo. Je me suis rapidement mis à faire des photos, il y avait un laboratoire au collège et au lycée, c’est à ce moment-jà que j’ai commencé à barboter dans les cuves, en réalisant de petits tirages. C’est ce qui m’a décidé à prendre cette voie, et ce sont les rencontres et les concours de circonstances qui ont fait que j’ai commencé à me passionner pour le tirage. Mais, si je devais décrire le moment très précis où j’ai su que j’allais devenir tireur, c’est lorsque pour la première fois, j’ai vu des tirages d’Eugène Smith. Il y avait quelque chose de magique…
J’ai donc travaillé au sein de différents labo, j’ai bien évidemment commencé par le noir et blanc, puis la couleur… À cette époque, j’aurai pu me contenter de ne faire que du noir et blanc, mais j’étais curieux, j’avais envie de toucher à tout. Naturellement, quand le numérique est arrivé, ma curiosité a été piquée, j’ai souhaité enrichir mes connaissances et rencontrer de nouvelles personnes, et tout cela s’est fait naturellement, aujourd’hui, je suis tireur essentiellement en numérique. À parts égales, je travaille avec des photographes et des artistes plasticiens, voire des illustrateurs ou des peintres.

Pourquoi travaillez-vous uniquement en numérique ? Le tirage traditionnel ne vous manque pas ?

Lorsque j’ai commencé le numérique il y a 20 ans, je faisais les deux : argentique et numérique. Et rapidement j’ai dû me positionner, il m’était difficile de faire les deux à la fois. Et j’ai arrêté le traditionnel sans regret, même si je trouve ça toujours aussi beau. Au niveau du plaisir du tirage et du travail des images, je n’ai jamais ressenti de frustration avec le numérique, surtout que c’est une technologique qui est en constante évolution. Il y a par exemple, des choses que l’on fait en numérique, qui sont impossibles à réaliser en argentique.

Depuis quand collaborez-vous avec Pierre ?

Cela va faire une dizaine d’années. J’ai travaillé plusieurs années pour Paolo Roversi et son fil, Filippo – malheureusement disparu depuis – qui gérait son petit laboratoire, Porte d’Orléans, et un jour où j’étais sur place, Pierre a frappé à la porte. C’était notre toute première rencontre et je me souviens que nous avons très rapidement sympathisé. Sa vision, son parcours m’intéressaient et nous sommes devenus très proches. Depuis on collabore ensemble. Pierre fait partie des rencontres dans ma vie de tireur, où la relation va bien au-delà de la simple relation de tireur/photographe.

Le travail de tireur est un métier de l’ombre. Le Prix du tirage Collection Florence & Damien Bachelot a pour but de mettre en lumière la collaboration tireur/photographe. Et avec Pierre vous avez été finaliste de l’édition 2020.

C’est Pierre qui m’a sollicité pour que l’on participe. Ce prix est une très belle initiative, car il participe à donner une reconnaissance, mais surtout une meilleure connaissance du métier de tireur. Dans notre secteur, on connait bien évidemment la complicité existante entre photographe et tireur, mais pour le grand public ce n’est absolument pas évident. Beaucoup n’ont aucune idée de ce qu’est le métier de tireur, voire même que ce métier existe en tant que tel.
Et d’ailleurs, j’aimerais beaucoup qu’il y ait une exposition des lauréats. J’ai ressenti une petite frustration après le prix, car finalement on n’a très peu vu le travail primé. C’est dommage, parce que c’était un projet particulièrement intéressant. Mais a priori cela fait partie des projets futurs d’organiser une exposition autour de ce prix. Ce serait formidable.
Je salue ce titre, car c’est important de mettre en valeur le rôle du tirage, et du tireur, pour certains photographes on reconnait leurs images par la marque du tirage…

Quelle est la relation entre le photographe et son tireur ?

Elle est diverse, car j’ai autant de relations différentes que de photographes avec qui je travaille. Il y a des gens avec qui j’ai beaucoup de plaisir à travailler, mais avec qui je ne partage rien en dehors de nos séances de travail. Et d’autres, comme Pierre, avec qui je partage beaucoup de choses. Je n’arriverais pas à décrire un seul type de relation. C’est aussi notre rôle, lorsque l’on est tireur, de nous adapter, d’entrer dans un univers. C’est très délicat, et il faut le dire, ça ne marche pas à tous les coups ! Et parfois, il y a de vraies rencontres.
Je collabore depuis de très nombreuses années avec les photographes Nathalie Baetens et Eric Pillot.
Pour moi une belle relation, c’est quand il y a un respect mutuel, un échange, lorsque les choses vont dans les deux sens. Il ne faut pas que ce soit toujours le même qui ait raison. Un équilibre doit s’opérer. Et le plus essentiel, c’est de prendre du plaisir.

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Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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