Dans l’écrin des Franciscaines à Deauville, l’exposition Valérie Belin, Les Choses entre elles propose soixante photographies de séries représentatives. Sur deux niveaux, nous suivons l’évolution de la démarche artistique de la photographe-plasticienne commencée par le medium argentique et l’empreinte photographique, jusqu’au jaillissement de la couleur avec des portraits créés en post-production numérique. La photographe récemment élue à l’Académie des Beaux-Arts explore la tension entre le réel et l’artificiel, les objets et des visages. Le titre de l’exposition est un clin d’œil au film Femmes entre elles (1955) de Michelangelo Antonioni dont le sujet est un défilé de mode dans une station balnéaire. 

Exposition in situ, 2026 © Sandrine Boyer Engel

Quête infinie de la beauté

Cristal II (1994) et les fabuleux miroirs de Venise (1997) photographiés en moyen format à Murano – objets brillants et lumineux – deviennent sombres et incarnés. Valérie Belin fait de chaque miroir un portrait onirique, un décor de théâtre avec un jeu de plein et de vide. Durant cette décennie, l’artiste procède avec un trépied et des poses plutôt longues pour obtenir une profondeur de champ. 

Sans titre, (série Robes), 1996, épreuve gélatino-argentique, 125x60cm © Valérie Belin

La série sur les Robes (1996) en dentelle de Calais est particulièrement réussie : « Le corps est quasiment présent. C’était une manière de réfléchir à une présence humaine », explique Valérie Belin en décrivant ces boîtes-linceuls à la matière magnifiée par le noir et blanc. Les Mariées marocaines (2000) à l’imposant habit de cérémonie nuptiale correspondent à la première apparition du visage féminin comme marqueur de son travail iconographique. Dès l’invention de la photographie, l’attention portée au visage devient primordiale – sa surface fortement scrutée accueille l’expression humaine.

Les Femmes noires (2001) ont été rencontrées dans le métro, et photographiées dans le cadre d’un protocole : « C’est un peu une photographie anthropométrique, j’enlève de la vie à mes sujets qui sont schématisés. J’utilise un tee-shirt avec un col bateau, et je photographie ces jeunes femmes comme des sculptures. Je les transforme en visages-objets. Par la peau et la richesse des détails, la vie persiste. » 

Sans titre, (série Mannequins), 2003, épreuve gélatino-argentique, 100x80cm © Valérie Belin

Les Mannequins de 2003 en celluloïd des vitrines de boutiques sont à la source d’inquiétante étrangeté. On pense aussi à la fin d’une époque où les commerces de prêt-à-porter étaient florissants. L’idée de robot est accentuée par les créatures bioniques de la série Super Models (2015). Autre série étrange pour les non passionnés du culturisme, les Bodybuilders II (2000) : femmes et hommes aux corps sculptés, à la peau luisante et d’aspect métallique.

Exposition in situ, 2026 © Sandrine Boyer Engel

Cette quête infinie de la beauté se confronte au sentiment d’oppression des voitures accidentées (1998). Valérie Belin considère la voiture dans ses dimensions symbolique et narcissique. En 2002, elle souhaite revenir sur ce sujet de la Vanité et découvre dans un garage d’épaves des moteurs à l’allure organique, posés à même le sol, pas nettoyés, avec leurs tuyaux. Elle choisit de réaliser ses prises de vue en hauteur, le résultat est étonnant. 

Aux commandes des sunlights

En haut des marches, une Corbeille de fruits (2007) accueille le public. L’artiste renforce l’aspect plastique des fruits de cette Nature morte en électrisant les couleurs. « Mon ennemi numéro un c’est le réalisme, au mauvais sens du terme. Tout ce qui va tirer vers une abstraction m’intéresse. » Still Life with animals (2014) est une sorte de Cabinet de curiosités d’où émerge une tête de mannequin parmi des détritus en plastique, des bijoux en toc : « Voilà, tout est faux. Plus rien n’a de valeur d’usage et ne sert à rien. Ce sont des immondices hors du monde qui nous envahissent. »

Exposition in situ, 2026 © Sandrine Boyer Engel

Exposition in situ, 2026 © Sandrine Boyer Engel

Sans titre, (série Modèles I), 2001, épreuve gélatino-argentique, 100x80cm © Valérie Belin

Dans ses séries récentes, Valérie Belin compose les motifs par des superpositions d’images. Ses modèles sont des héroïnes hitchcockiennes dont la féminité est sublimée. La mode, les magazines, le cinéma sont très présents dans son univers. L’artiste maîtrise l’art de la métamorphose. Sa pratique est souvent comparée à celle d’un peintre. Elle pourrait être une cheffe-opératrice aux commandes des sunlights. Car dans son studio, Valérie Belin dose l’éclairage, développe ou retire des couches de couleurs, superpose des artifices – perruques, maquillage, robes près du corps. La photographe façonne des créatures et met en scène des icônes qui hypnotisent l’objectif : China Girls (2018), Modern Royals (2020), Lady Stardust (2023)… Les visages tristes de Painted Ladies (2017) sont brusqués par des coups de pinceaux. Valérie Belin nous tend un miroir et interroge le simulacre des apparences, l’injonction à paraître. 

Zinnia (série Black Eyed) Susan, 2010. Épreuve gelatino-argentique © Valérie Belin

Le personnage de Clash by night des New Marilyns (2024) – œuvre offerte par l’Association des Amis des Franciscaines – est une fausse Marilyn dont des fragments de comics redessinent le tee-shirt. L’affiche des Franciscaines provient de Black-Eyed Susan (2010). Les portraits glamours de style années 1950 fusionnent avec des fleurs, par couches successives. Les motifs floraux s’épanouissent sur le buste, le visage, la coiffure. Le regard énigmatique pourrait être celui d’une Grace Kelly à l’éternelle jeunesse. 

A la fin du parcours, Cover Girls (2025) est présentée pour la première fois. Le chaos médiatique est évoqué par une saturation de coupures de journaux en différentes langues. L’héliogravure, procédé d’impression ancien, renvoie à un tirage sali, en écho à l’effet destructeur des tabloïds. 

Fatma Alilate

INFORMATIONS PRATIQUES

sam24jan(jan 24)10 h 30 mindim28jui(jui 28)18 h 30 minValérie BelinLes choses entre ellesLes Franciscaines, 145B, avenue de la République 14800 Deauville

Fatma Alilate
Fatma Alilate est chroniqueuse de 9 Lives magazine.

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