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« Tu es folle, tu ne photographies rien, il n’y a rien. »

Pas besoin d’être un spécialiste de la géopolitique du Proche-Orient pour tomber sous le charme intense, délicat et pudique du monumental travail de Anne-Marie Filaire. Pas besoin d’avoir, comme elle, arpenté pendant 20 ans les paysages cicatriciels d’Israël, de Palestine, du Liban, de l’Erythrée, du Yémen.

Anne-Marie Filaire est « Partie loin pour raconter des choses qui m’appartiennent » et raconte comme personne le volume étouffant du vide au-dessus de l’humanité souffrante. Les paysages qu’elle a labouré du regard pendant si longtemps ne sont pas des strates mais des couches superposées des dominos de traités politiques soigneusement agencés puis brisés d’un revers de main.

Elle raconte le Liban de l’après guerre de 2006, « tellement insensé que j’ai voulu voir ». Autour d’une maison détruite, elle photographie les arbres qui « avaient l’air blessés, c’était une façon de témoigner sans illustrer, raconter sans être vulgaire. », avec dans les oreilles Ferré, dans la tête les Fleurs du mal et Rimbaud. SI les arbres de montent pas jusqu’au ciel, le ciel, lui, touche bien les arbres.

Le paysage traumatique comme reflet et projection personnelle, sous-tend silencieusement tout son travail, d’une émotion et d’un engagement tangibles à en faire crever les tirages, impeccables et élégants. La violence et l’esthétique se rejoignent dans un silence vertigineux, dont on ne se sait jamais s’il vient avant ou après le souffle de l’explosion.

Avec les reporters, « on ne regardait pas au même endroit. » Et pendant qu’ils documentaient les événements, elle procédait par extraction et tournait son regard vers le volume oppressant du vide autour.  « Tu es folle, tu ne photographies rien, il n’y a rien. »

« Je ne travaille pas dans le même temps, je m’installe dans la durée alors que les journalistes relaient l’information immédiate. Je n’ai pas d’obligation de restitution », dit-elle. Une durée, mais aussi une mutation perpétuelle, entre enfermement et éclatement, encore et encore.

Les relevés de terrain aux zones frontières entre Israêl et la Palestine, la Zone de sécurité temporaire, zone frontière minée, de 25 km de large, entre l’Erythrée et l’Ethiopie, la frontière jordano-syrienne : Anne-Marie Filaire est une photographe de terrain au sens propre, qui arpente, revient, puise et épuise, parcourant inlassablement la surface des conflits, utilisant tous ses réseaux et chemins de traverse, essayant de sauver ses rouleaux de pellicules à chaque check-point. Le territoire est au cœur de tous les événements dont on ne montre que les éclats de violences aux check-points. Anne-Marie Filaire a fait le choix d’en montrer  la disparition. Et rappelle que « si le beauté exorcise la violence, c’est ça que j’ai voulu photographier. »

Un travail d’une délicatesse opiniâtre, rare, aux images d’une esthétique fine, élégante, intense, mais aussi « exigeant » comme on dit : ce n’est pas une exposition qu’on bâche en cinq minutes. Le temps, le silence, la violence et la terre ont besoin de temps. Seules les traces, après tout, font rêver.

 

EXPOSITION
Zone de sécurité temporaire
Anne-Marie Filaire
Commissaire de l’exposition : Fannie Escoulen
Du 4 mars au 29 mai 2019
MUCEM
1 esplanade du J4,
13002 Marseille
Ouvert tous les jours sauf le mardi
De 11h à 18h : mars—avril
De 11h à 19h : mai
http://www.mucem.org

EVÉNEMENTS ASSOCIÉS
• Rencontre avec Anne-Marie Filaire le samedi 11 mars à 16h dans l’auditorium du Mucem.
• Une installation de Anne-Marie Filaire, « Enfermement », est présentée dans le forum du 9 au 19 mars (entrée libre)
• Le Mucem propose un programme « Palestine : Territoire, Mémoire et Projections  du 9 au 12 mars et du 16 au 19 mars : http://www.mucem.org/fr/evenement/palestine-territoire-memoire-projections

LIVRE
Zone de sécurité temporaire
Anne-Marie Filaire
Editions Textuel
224 pages
20 x 28 cm, relié
55 €
http://editionstextuel.com

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