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Faut-il répéter les chiffres, toujours grandissants ? Malheureusement, oui : plus de 6 ans de guerre, issue une révolte populaire et non violente vite réprimée, militarisée, confessionnalisée et internationalisée ; des centaines de milliers de morts ; quelque 12 millions de personnes soit déplacées à l’intérieur du pays, soit enfuis vers d’autres pays de la région ou ailleurs dans le monde ; au moins 3 millions d’enfants de moins de 6 ans qui n’ont connu que la guerre.

Si le rêve de « liberté et dignité » largement partagé par le peuple syrien en mars 2011 a vite viré au cauchemar qui se déroule devant les yeux cyniquement fermés de la communauté internationale, les artistes syriens ne baissent ni les yeux ni les bras.

Les Syriens n’ont pas attendu le soulèvement de mars 2011 pour devenir spécialistes du système D particulier aux dictatures. Les quarante ans du régime al-Assad père et fils avaient déjà constitué une formation aussi longue que risquée en matière de contournement des services de renseignements, de la censure omniprésente ou de la mainmise étatique sur la télévision et le cinéma.

Avec l’avènement d’Internet, ceux et celles qui pouvaient se l’offrir se sont vite approprié  les nouveaux moyens de s’informer, s’exprimer, créer, tout en se protégeant via des serveurs proxy, des connexions satellites, des VPN, des cartes SIM provenant de l’Europe ou des pays du Golfe,  Skype, WhatsApp, Viber…

C’est ainsi que très vite après l’éclatement de la révolte populaire, des artistes-artisans de l’image, membres de facto d’une contre-culture qui n’avait pu pas dire son nom auparavant, ont entrepris la réalisation de courts métrages – documentaires, fictions, séries satiriques, animations –  diffusés aussitôt sur internet. De même que plusieurs structures alternatives qui venaient d’être discrètement montées pour la production de films documentaires – Abounaddara FilmsAlshar3 (« The Street »), Kayani – ont pu se mobiliser rapidement.

Ni reportages médiatiques ni enregistrements bruts de journalistes citoyens, ces vidéos du troisième type se distinguent par leur familiarité, leur subjectivité assumée (sans les voix-off impersonnels du prêt-à-penser) et surtout leur inventivité, manifestée dans les sujets abordés, les jeux de mots et d’images, l’esprit de dérision et d’autodérision. Autrement dit, tout ce qui reflète les multiples identités syriennes.

Plus de six ans plus tard, la plupart des artistes se retrouvent réfugiés, exilés ou émigrés aux quatre coins du monde. Mais à la différence d’un passeport ou d’une carte SIM, le système D ne connaît pas de frontières ; les artistes continuent à créer, et les vidéos, à voyager. De même que de nouvelles structures se mettent en place, non seulement pour soutenir la production mais aussi pour former les jeunes générations de Syriens et Syro-Palestiniens, comme l’ONG  Bidayyat (« commencements » en arabe), fondée en 2013, ou le Syria Mobile Film Festival et son programme Pixel, initiés en 2014 (sans oublier des initiatives plus larges, tels le réseau syrien Ettijahat Independent Culture ou The Arab Fund for Arts and Culture).

Comme le résume le réalisateur Amer Albarzawi du jeune collectif Maajooneh installé à Istanbul : « Pour les artistes syriens, il est plus important que jamais de continuer à travailler (…) afin de perpétuer notre histoire et notre culture. »

A partir de demain, au rythme d’une vidéo par semaine, Miriam Rosen nous proposera de remonter cette histoire qui est aussi la nôtre à travers les regards des Syriens eux-mêmes.

À LIRE
Syrie, l’art en armes,
sous la direction de Delphine Leccas.
coédition Le Monde-Editions de La Martinière, 2013.
96 pages, 22 euros.

A Syrious Look (Un regard syrieux),
Les Syriens en Allemagne : une revue consacrée à la culture en exil
http://www.asyriouslook.com/
https://www.facebook.com/asyriouslook/

La mémoire créative de la Révolution syrienne,
Une plate-forme en ligne rassemblant les multiples productions artistiques et culturelles syriennes des débuts du soulèvement en 2011 jusqu’au présent
http://www.creativememory.org/?lang=fr

*Traduction du message d’Orwa Al Mokdad

Bonjour,
Pendant les moments terrifiants que j’ai vécus à Alep sous les bombardements, je me demandais pourquoi j’avais choisi le cinéma.
J’y ai beaucoup réfléchi mais sans trouver de réponse précise.
C’est peut-être qu’il nous permet de vivre la vie d’autres gens que nous ne pouvons pas rencontrer à cause des frontières ou des guerres.
J’ai envie de partager avec vous ces sentiments et ces histoires concernant mon peuple.
Une histoire de détermination, de résistance et d’abandon.
Pour qu’on pense qu’il y a des millions de Syriens qui ont payé un lourd tribut à leur demande de liberté et que, malgré la difficulté de la situation, il y a encore des révolutionnaires en Syrie qui sont en train de défendre leur liberté (…)
J’aurais voulu être parmi vous aujourd’hui pour recevoir ce prix mais les circonstances politiques m’ont empêché de voyager. Or le cinéma, malgré toutes les difficultés, est capable de dépasser ces frontières et obstacles. C’est ce qui nous donne le sentiment d’être avec vous aujourd’hui.
Je tiens à dédier ce prix à la ville d’Alep, inébranlable sous le siège, et à toutes les autres villes en résistance (…)

– Orwa Al Mokdad, Beyrouth, le 29 octobre 2016

Né à Deraa en 1985, Orwa al-Mokdar est journaliste, scénariste et réalisateur de plusieurs courts métrages, dont le diptyque Being Good So Far (Jusqu’ici, tout va bien), 2013-2014.

1ère partie, 2013, 5:17

2ème partie, 2014, 6:29

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