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Cette semaine, nous partageons, dans notre rubrique consacrée aux photographes, la série « Les pleins et les vides » de la photographe Beatrix von Conta. Réalisée en Islande, il y a un an, cette série entre résonance avec l’actuelle crise sanitaire et met en lumière la nécessité de maintenir des ouvertures, des lucarnes dans les dispositifs d’enfermement..

En mai 2019 je suis partie à la découverte des Iles d’Aran à l’ouest de l’Irlande. Trois îles battues par les vents, sculptées par la main de l’homme, constellées d’un quadrillage harmonieux formé par des milliers de murets qui les recouvrent comme un filet de pêche aux mailles souples imposées par des pratiques ancestrales. Comme si le coeur granité de ces territoires singuliers devait se parer d’une peau tricotée avec les éclats argentés de son essence même. Des murets à taille humaine qui se répètent à l’infini comme une sorte de litanie, ponctuée de variations infimes, pourtant décelables. Une écriture géométrique où, de carrés en rectangles, se donne à lire un alphabet dont le sens, aujourd’hui, s’estompe : protéger la terre arable, fabriquée laborieusement avec algues et fumier pendant des siècles, en la confinant entre des murets protecteurs de la violence du vent.

Un puzzle minéral dont les pièces se ressemblent sans être identiques. La différence dans l’agencement des pierres, le soin apporté lors de leur assemblage, le choix de tailler ou de se servir de blocs juste mis grossièrement « au format » pour assurer une unité dans l’alignement du muret, une abondance de signes renseigne sur les propriétaires de ces mouchoirs de poche. Mais une particularité inattendue leur permet de tenir tête aux tempêtes, malgré la densité de la matière. Au lieu de fragiliser l’édifice, des vides aménagés dans l’ouvrage laissent passer les bourrasques qui jouent ainsi les passe-murailles et diminuent la résistance. Se forment alors de minuscules lucarnes qui donnent à voir le ciel ou la mer, maintenues en équilibre par l’enchevêtrement des pierres.

Abriter, mais défendre aussi : les habitants des fortifications celtes fantomatiques conçues pour résister aux envahisseurs, se protégeaient derrière des successions de murs épais en demi-cercles. Ici aucun vide, rien ni personne ne devait pouvoir franchir ces barrières défensives. De plusieurs mètres d’épaisseur et de hauteur, leur force était leur masse. Elles étaient parfois précédées de champs immenses hérissés d’innombrables éclats de dalles posés verticalement en tous sens, obstacles infranchissables aux hommes et chevaux. Des chevaux de frise, que je n’avais rencontrés que dans le poème éponyme de Guillaume Apollinaire. Un

travail d’Hercule, titanesque, renvoyant davantage aux contes ou la série Games of Thrones qu’à une réalité humaine.
Mais aujourd’hui nos technologies rendent possible l’impensable. Aux antipodes de toute poésie, l’invention de murs virtuels sans matérialité pourra, dans un avenir pas si lointain, rendre étanche et inviolable tout territoire, au risque d’en faire une prison d’un nouveau type.

Beatrix von Conta, décembre 2019

Mai 2020. Un an après ce voyage, en cette période de pandémie et de confinement imposé, ce séjour se charge pour moi d’une résonance supplémentaire et pointe en décalage et sous une autre lumière la nécessité de maintenir des ouvertures, des lucarnes dans les dispositifs d’enfermement. Des bouts de ciel, quelle que soit sa couleur.

Après des années de reportage engagé, Beatrix von Conta s’oriente, à la fin des années 80, vers une approche du paysage contemporain. Elle aborde aussi bien les espaces naturels que l’urbanité des villes dont elle relève depuis, sans nostalgie et sous des formes et approches différentes, les signes infimes ou marquants d’une mutation en cours. Sa démarche distanciée mais sensible invite le spectateur à s’interroger sur l’infinie fragilité d’un territoire et de ses paysages. Au fil du temps et des séries, du noir et blanc à la couleur, elle considère son travail photographique comme une discrète mais indispensable mise en mémoire du monde d’aujourd’hui.
Sa première exposition a eu lieu en 1976 à la Galerie Municipale du Château d’Eau à Toulouse.
Depuis 1992, la galerie Le Réverbère expose régulièrement ses photographies à Lyon ou Paris Photo; des commandes et résidences multiples l’ont amenée à aborder des villes comme Timisoara, le Havre, Hong-Kong, Kaiserslautern (Allemagne), Monaco ou Lyon et à arpenter des territoires comme La Gaspésie/Québec ou le Parc National de la Vanoise.
La problématique de l’eau et la thématique de l’arbre traversent son travail comme un fil conducteur. L’Eau barrée, série toujours en cours qui approche l’univers des barrages en France, a reçu en 2011 une Bourse d’Aide individuelle à la création / DRAC Rhône-Alpes et figuré dans la shortlist du prix « Talents Contemporains – Talents d’Or » de la Fondation Schneider à Wattwiller. Flux, 2012, s’inscrit dans le cadre de France(s), Territoire liquide, projet collectif réunissant 43 photographes dans le but de poursuivre ensemble une recherche photographique sur le nouveau paysage français. Lauréate fin 2019 de la Mission Photographique Grand Est 2019-2020, elle commence son travail Le Grand Est, dans le miroir des sources.

Mail : beatrixvonconta[at]gmail.com
Son travail est représenté par la galerie Le Réverbère – 38 rue Burdeau – 69001 Lyon – Tel +33(0)4 72 00 06 72 / galerie-le-reverbere[at]orange.fr / www.galerielereverbere.com

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• Une série composée de 10 à 20 images. Vos fichiers doivent être en 72DPI au format JPG avec une taille en pixels entre 900 et 1200 pixels dans la plus grande partie de l’image ;
• Des légendes (si il y a) ;
• Un texte de présentation de votre série (pas de format maximum ou minimum) ;
• Une courte biographie avec les coordonnées que vous souhaitez rendre public (site web, email, réseaux sociaux…)

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