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Carte blanche à Marion Scemama : Antoine d’Agata, Écrivain photographe et réalisateur

Temps de lecture : 4 minutes et 41 secondes

Pour sa quatrième et dernière carte blanche, notre invitée Marion Scemama a choisi de nous parler d’Antoine d’Agata. Un texte difficile à écrire, tant le personnage est complexe. Illustré d’un portrait signé par Denis Dailleux, cet article nous retrace l’histoire du photographe, écrivain et réalisateur, et revient sur son exposition « Anticorps » présentée au BAL en 2013.

Du vertige de l’image à l’abîme des mots

« N’est valide qu’un art nuisible, subversif, asocial, athéiste, érotique et immoral, antidote à l’infection spectaculaire qui neutralise les esprits et distille la mort. » – Antoine d’Agata

Antoine d’Agata est un personnage singulier. Il appartient à cette race d’hommes et de femmes qui toute leur vie ont cherché à défier la mort désespérément et y ont échappé à leur corps défendant.
C’est un errant aux pieds nus, parcourant les bas-fonds du monde à la recherche de ses pairs, exclus, prostituées, drogués, migrants sans domicile, sortis de la fange de la société, à la recherche d’un paradis perdu. Il partage avec eux leurs corps boursoufflés, leurs addictions, leur déglingue, leur délire éthylique et vomit l’exploitation qu’ils subissent, enchainés à leur condition de bagnards condamnés à perpétuité à subir l’exploitation des hommes.

Pourtant, le croiriez-vous, enfant il voulait être prêtre. Ceci explique peut-être cela.
A l’adolescence, ne trouvant pas dans la religion de réponse à ses rêves nocturnes et ses désirs naissants de chair et de sexe, il tourne violemment le dos à une société hypocrite qui refuse de lui apporter des réponses claires sur la nature humaine, telle que Dieu l’aurait créée.

La rupture fût violente. A Marseille où je vivais je me suis retrouvé dans la rue, avec les punks et les zonards. On vivait dans des parkings, on sniffait de l’éther, on se shootait à l’héroïne. C’était un monde à part, un mélange de petites combines, de deal, de toxicomanie et de violence urbaine. Un univers de radicalité politique, entre les situationnistes, fossoyeurs du vieux monde, et la mouvance autonome, sur les traces des Brigades rouges et de la bande à Baader. *1

Ce n’est que bien plus tard qu’il découvre la photographie. Il décide de quitter Marseille et part au Mexique avec son pote de galère Raphaël, atteint du sida.
Je me souviens qu’il photographiait de façon très obsessionnelle. J’ai mis du temps à comprendre pourquoi. J’ai découvert que la photo pouvait ne pas être un fardeau, mais un outil pour rester en vie. *1

A la mort de son ami, ne renonçant à rien, il finit par se poser à New York, rencontre Nan Goldin et décide de suivre ses cours et ceux de Larry Clark à ICP (International Center of Photography). Puis repart.

Il voyage, de continent en continent, s’enfonce dans la perdition, encore plus loin, toujours plus loin, jusqu’au fond de la nuit, au bord du naufrage.

J’absorbe comme une éponge des univers humiliés et réprouvés. Aucune tendresse pour la photographie mais le besoin de faire cracher à l’appareil ce qui n’a pas été dit. Ne pas considérer la chose mais l’avaler toute entière. Et cracher le morceau. *2

Ses photographies sont sans concessions, frontales, violentes comme un coup de poing envoyé dans la gueule, tout ce que la société dissimule ou voudrait dissimuler. L’envers du décor. Les damnés de la terre. Les laissées pour compte, les moins que rien, auxquels Antoine d’Agata s’identifie jusqu’à la crucifixion. Les corps noueux, distordus, enfiévrés, la chair, le sexe, l’extase, l’alcool, les shoots d’héroïne. Jusqu’à l’anéantissement, la nuit lui appartient. Dans un chaos sclérosé où les membres raidis par le désir fouillent le néant, et où la mort s’invite au banquet funéraire de la chair, je n’ai pour seul bagage que la pertinence de mon point de vue. (…) Engagé dans cette traque aléatoire de l’autre, confronté à des chorégraphies sensuelles et psychotiques dont je suis tour à tour prédateur avide et spectateur fasciné, je suis sous l’emprise de la chair. Je suis l’otage consentant de ces corps animaux, anesthésiés par l’usage de filtres chimiques, ou décomposés par l’assouvissement absolu et destructeur du désir physique. (…) On ne peut pénétrer dans les failles et les interstices de l’autre qu’avec le désir comme bagage, écorché devant les écorchés, néant au sein du néant. *2

Entre temps, il n’oublie pas d’aimer et aura quatre filles.

Anticorps, Le Bal, 2013

Après bien des livres publiés (Mala Noche, Home Town, Vortex, Insomnia, Agonie, Ice, Anticorps, Manifesto) et des débuts de réalisateur, Le Bal lui donne carte blanche pour investir les lieux. Une exposition qui fera date dans l’histoire de la photographie.

Comment mettre en scène ces expériences visuelles multiformes accumulées au fil des années, cette descente aux enfers dans les tréfonds de la nature humaine ? Pour commencer, dans la première pièce une vidéo seule. Un grand écran noir, sans images, que du son. Assis à même le sol, on écoute. Des femmes. Prostituées. Elles parlent des langues étrangères, asiatiques. Dans mon souvenir, il n’y avait pas de sous-titres (pourtant il y en avait !) mais de longs monologues sonores dont j’ai retenu les silences, le rythme des voix entrecoupées par les aspirations, parfois susurrées dans un souffle. Un espace d’intimité séquentiel où l’on entend dans leur voix les blessures profondes marquées dans leur chair.

Au sous-sol, une immense pièce. Les murs sont tapissés d’images du sol au plafond. Pas une seule respiration entre elles. Couleur et Noir et blanc se mélangent. Les formats aussi. L’accumulation des images donne le vertige. Aucune histoire n’est contée si ce n’est celle de la singularité subjective de son auteur à des instants T de son existence et de ses rencontres. Et pourtant tout est là : l’obscénité du monde, l’exploitation des femmes et des hommes jusqu’à l’usure des corps et des vies, majoritairement par les hommes eux-mêmes et le pouvoir qu’ils se confèrent.

L’investissement d’un espace d’exposition ne peut se concevoir sans une dimension sacrificielle. Le refus de la linéarité et de la chronologie, le recours au désordre, au hasard et à l’indétermination se font au détriment de la photographie (…). Le langage doit être violenté, subir un certain nombre de torsions. C’est la conjonction de ces tensions qui crée ce sentiment de vertige. *2

Chaque image n’est que douleur, humiliation, et pourtant la première chose que je ressens, c’est un acte criant de résistance contre l’aliénation et l’esclavage moderne d’un monde ultra libéral fondé sur la marchandisation des corps, qu’elle soit main d’œuvre ou prostitution. Résistance contre le flux des images formatées pour une idéologie dominante et mensongère.

Nous ne sortons pas indemnes de cette expérience visuelle qui nous transperce les os et le cerveau, obligés d’affronter ce qu’il appelle l’indicible de la vérité. Oui, c’est ainsi que les hommes vivent, et leurs cruautés au loin les suivent.

Il faut lire les textes d’Antoine d’Agata. On évoque rarement la force de son écriture, la radicalité de sa pensée, la poésie violente de ses textes. Pourtant, c’est un grand écrivain et je rêve d’un prochain livre qui ne serait que ses mots.


Actualité d’Antoine d’Agata :

A suivre sur Instagram @antoinedagata, Paris Lockdown. Errances de nuit dans les rues de Paris confiné, à la recherche de présences humaines.
Covid -19, Hospital. Une plongée dans les hôpitaux de Paris, au plus près des soignants et des malades. Reportages réalisés avec un appareil thermodynamique. Rouge sang.

*1 Extrait d’un interview d’Antoine d’Agata par Bastien Manac’h pour le magazine Polka (27/03/2019)
*2 Lu dans Manifeste, d’Antoine d’Agata, Le Point du jour éditeur (2005)