Alice Motard © Sylvain Mavel
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Interview avec Alice Motard, commissaire en chef du CAPC

Temps de lecture estimé : 12mins

L’artiste anglaise Samara Scott prend possession de la nef du CAPC avec une vibrante illustration de nos dérives consuméristes. « The Doldrums » est un paysage à la positivité toxique pour reprendre les propos d’Alice Motard, commissaire en chef du CAPC à l’origine de cette invitation. Elle revient sur la genèse de ce projet hors norme, un défi technique et exigeant dans cette période de crise et une aventure humaine sans précédent alors qu’est proposé dans d’autres galeries du musée une rétrospective de l’artiste allemande installée en Italie Irma Blank qui bien qu’appartenant à une autre génération partage des enjeux communs.

Cette 3e étape de l’itinérance internationale de l’exposition a donné lieu au CAPC à des réactivations d’œuvres historiques par des membres de l’équipe du musée, ce qui n’était pas initialement prévu. Un temps fort collectif sur lequel revient également Alice Motard.

Nommée commissaire en chef du CAPC en 2016, Alice Motard a été auparavant Commissaire au centre d’art et de design Spike Island à Bristol entre 2014 et 2016 et Directrice adjointe et chargée des expositions du centre d’art contemporain Raven Row à Londres, entre 2008 et 2013. Elle obtient son master en curating contemporary art au Royal College of Art de Londres en 2008. De 2003 à 2006, elle a travaillé au sein des services éducatifs du Palais de Tokyo et du FRAC Île-de-France / Le Plateau à Paris. Alice Motard est titulaire d’un DEA en histoire de l’art de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de la Freie Universität de Berlin.

Samara Scott, à quoi renvoie le titre « The Doldrums » et en quoi est-ce une inclinaison forte de ce qui va suivre ?

Ce titre choisi avec l’artiste a été laissé volontairement en anglais. C’est un terme très spécifique employé par des marins pour se référer à des zones de convergence intertropicales, dans l’espace géographique du sud du Cap Vert où des vents contraires entrent en collision et génèrent une sorte de piège pour les navires qui s’y retrouvent coincés dans des eaux sans vent. Le terme est passé dans le langage courant pour désigner le marasme, l’impression de faire du sur place et dans le champ de l’économie, il est utilisé pour parler de récession. Ce titre nous intéressait pour toutes ces acceptions et il a agi finalement comme une anticipation de notre situation pendant ces mois de confinement où nous ne savions pas où nous allions !

Samara Scott vue de l’installation The Doldrums, CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux photo Arthur Péquin

Réponse à l’in situ (à la fois spatial et historique du lieu)

Nous avons commencé ce projet il y a un an ½ et l’artiste est venue plusieurs fois sur place dans une approche exploratoire et prise en compte du contexte. Elle a travaillé à partir de l’espace central du lieu, cette grande nef qui ressemble à une cathédrale, espace toujours assez impressionnant pour les artistes. Très grand, il couvre 2000m² au sol environ et sur deux niveaux, une grande agora, des colonnes et une sorte de mezzanine qui court tout au long de l’espace, à l’étage, à une hauteur de 4,50 mètres. Cette spécificité architecturale du lieu a tout de suite intéressée Samara Scott et j’avais formulé mon invitation à l’artiste sur la base d’un projet qu’elle avait réalisé pour le centre d’art écossais Tramway qu’elle avait su exploiter de façon très intelligente en y créant un faux plafond. Cette idée m’a semblé très judicieuse pour la nef du CAPC avec en plus la possibilité ici pour le public de se déplacer et de se rendre compte des coulisses de création du projet.
Pour le décrire il s’agit d’une immense composition picturale comme une sorte de collage alchimique, l’artiste n’utilisant que des éléments recyclés issus des déchets organiques, chimiques, de produits de la grande distribution. Elle a tendu un filet d’échafaudage transparent à 4,50 mètres de haut mais qui s’arrime aux arches et colonnes de l’espace, perturbant la manière dont les spectateurs abordent cet espace qui est normalement totalement offert à la vue. Elle a joué de ces effets de transparence avec les matériaux qu’elle a disposés comme une peintre sur ce grand filet pour créer une face A (pour la vision d’en dessous) et une face B (pour celle du dessus). Cette membrane qui divise l’espace horizontalement est donc une réponse directe à l’espace un travail pleinement in situ. La mémoire historique du lieu comme ancien entrepôt de denrées coloniales a par ailleurs également beaucoup intéressé l’artiste. Ce bâtiment a été construit entre 1822 et 1824 et utilisé pour le stockage tout au long du XIXe siècle d’épices, de sucre et de café, matériaux en lien avec le passé portuaire et colonial de la ville de Bordeaux et que l’artiste utilise dans ses installations.

Quel est le processus de travail de l’artiste ?

Samara Scott vue de l’installation The Doldrums, CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux photo Arthur Péquin

Il est très intéressant et il nous a fallu en tant que producteur du projet beaucoup de planification pour trouver des solutions techniques pour que l’installation puisse tenir, comme par miracle, c’est-à-dire sans aucune structure métallique. Il y a eu aussi du côté de l’artiste une grande préparation préalable. Elle expérimente beaucoup de choses dans l’atelier et s’exerce longuement à la manière d’une chimiste qui mélange des matériaux et en teste les effets plastiques. On a du mal à décrire son travail, qui peut se résumer à des installations assez fragmentaires, entre la peinture et la sculpture. Elle parle souvent de collages mais aussi de paysages d’objets aux qualités quasi photographiques. Elle réalise de nombreux croquis qui restent en l’état car son idée générale évolue en fonction du lieu, du contexte et de ce qu’elle trouve sur place. La grande majorité des matériaux récupérés ont été sourcés localement et il a fallu mettre toute une équipe en place pour aller lui chercher ce dont elle avait besoin au moment où elle en avait besoin. Les souhaits de l’artiste, très précis, pouvaient en revanche changer du jour au lendemain en fonction de l’avancée esthétique du projet.

Samara Scott a travaillé d’arrache-pied sur place pendant plus d’un mois en hauteur, perchée sur une nacelle avec toutes sortes d’outils customisés pour pouvoir installer sur ce filet des objets au centimètre près. Elle travaille à chaque fois en binôme avec des assistants, des amis très proches qu’elle décrit comme des extensions de ses bras et jambes et une autre paire d’yeux car il fallait soigner la composition aussi bien d’en haut que d’en bas pour que les spectateurs aient une vision raccord avec les effets plastiques attendus. Elle est très obsessionnelle en matière de détails et quand elle travaille elle se décrit comme possédée, pouvant passer des heures sur 1m² de création. Si l’accrochage et le montage du projet ont une durée limitée dans le temps, l’artiste pourrait continuer à travailler indéfiniment à ses compositions. Techniquement nous avons dû procéder tronçon par tronçon, morceau par morceau, le filet ayant été pré-cousu pour que les colonnes puissent s’intégrer et s’enfiler dans cette trame et installer un lé après l’autre. Elle réalisait une section puis il nous fallait un jour pour dérouler un 2e lé et ainsi de suite. C’était toute une mécanique de montage qui s’est rodée chemin faisant et a demandé de la part de l’artiste un investissement physique énorme, ce qui est récurrent dans son travail.

La question du corps chez Samara Scott

Cette question est très importante en effet chez elle et tout ce qu’elle utilise pour ses œuvres sont des éléments liés au corps, des produits de toilette (shampoing, gel douche, dentifrice, crèmes), tout ce qui recouvre le corps pour l’embellir ou le soigner mais aussi tout ce qui transite par le corps. On va parler de liquides, de nourriture, de vêtements… Un aspect du corps humain comme filtre avec en même temps dans l’installation du CAPC un filtre tangible avec ce filet. Nous avons pensé avec l’artiste non seulement une exposition mais tout un programme culturel associé dont l’un des aspects était un défilé de mode. Samara Scott conçoit des vêtements ce qu’elle dissocie de sa pratique artistique même s’ils sont très proches des matériaux qu’elle utilise dans ses compositions. Elle a créé une marque de mode appelée SOS avec un nombre important de pièces que nous voulions à l’origine montrer sous la forme d’un défilé de mode. Nous gardons toujours cette idée malgré les mesures sanitaires en vigueur qui nous conduisent à en revoir les modalités, à le transformer en événement en ligne peut-être.

Samara Scott vue de l’installation The Doldrums, CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux photo Arthur Péquin

Cosa mentale : l’invitation de Samara Scott à d’autres artistes

Cela correspond à un nouveau projet que nous développons avec Sandra Patron, un espace baptisé Cosa mentale qui permet de proposer aux artistes ou commissaires invités de la programmation des cartes blanches. L’idée est qu’ils puissent faire état de leurs recherches au sein d’un espace physique dans le musée. Ce nouveau programme est né de notre expérience de visites d’ateliers où l’on se rend compte des inspirations/obsessions/sujets de prédilection des artistes en observant leurs murs, ces sortes de mood boards, ces murs d’humeur qui souvent contiennent des images qui leur permettent d’ancrer ou de nourrir leur pensée. Nous voulions ainsi dédier un espace à toute cette phase de recherche des artistes/commissaires à laquelle seule souvent les commissaires ont accès. Samara Scott inaugure le premier Cosa mentale et elle a choisi d’inviter l’un de ses amis, le commissaire et l’artiste américain Cory John Scozzari qui dirige l’espace curatorial Cordova à Barcelone et qui a, à son tour, invité 18 artistes autour d’une programmation multiforme qui prend appui sur la proposition de Samara Scott mais la dépasse ou la contredit. Les œuvres de « Mere Skyn » réagissent à l’exposition de Samara Scott et en proposent une version plus mouvementée autour de la dégradation des écosystème marins et terrestres, d’histoires coloniales, de commerce mondialisé…


Irma Blank : exposition itinérante et rejouée à chaque fois

Cette exposition est organisée par les deux commissaires indépendantes Johana Carrier et Joana P.R. Neves. L’exposition est partie de leur désir de faire mieux connaitre cette artiste que l’on redécouvrait toujours de façon parcellaire sur des foires à travers les galeries. L’artiste est toujours au travail à plus de 80 ans. Elle a une production foisonnante, ce qui nous a permis une grande liberté par rapport à un projet rétrospectif mais qui s’adapte et se renouvelle à chacun des lieux de son itinérance.
Nous sommes 7 partenaires institutionnels du projet dont la première étape a eu lieu à Culturgest Lisbonne où il s’agissait d’une rétrospective assez complète et couvrant toutes les séries de l’artiste qui travaille autour du langage, de l’écriture, de l’écriture vidée de son sens plus précisément. C’est une personne pour qui le déracinement linguistique et géographique qu’elle a subi en suivant son mari en Sicile et en réalisant que « le mot juste n’existe pas » a marqué toute la vie et la carrière.

Parti pris scénographique

Nous sommes la 3e étape de l’itinérance avec comme parti pris de mettre l’accent sur la question du livre, l’artiste étant une grande lectrice férue de littérature. Ayant développé une série d’expositions ces dernières années au CAPC autour du livre et des pratiques éditoriales nous avons souhaité montrer un ensemble de livres originaux faits à la main et uniques. Toute l’œuvre d’Irma Blank peut en fait être considérée comme un livre. L’exposition se déploie sur 9 galeries au rez-de-chaussée du CAPC et pour la première fois des performances historiques de l’artiste qui n’avaient jamais été filmées auparavant ont été réactivées.

Les performances historiques réactivées

Il s’agit de 3 performances ; deux d’entre elles « Trascrizioni » et « Concerto Scritturale » datant de la fin des années 1970 et du début des années 1980 et la 3e plus récente qui correspond à une série d’œuvres de l’artiste développe à partir des années 2000 qui prend pour sujet une sorte de langue qu’elle aurait inventée à partir de 8 consonnes. A l’origine nous devions faire appel à des étudiants d’écoles de théâtre, danse et musique de Bordeaux pour les réinterpréter mais avec le Covid nous avons dû tourner les films de ces réactivations avec des membres volontaires de l’équipe du Capc.
Ce moment de travail collectif et de retrouvailles de l’équipe autour d’un projet artistique a été un temps fort pour nous. Pour les recréer nous ne disposions pas de beaucoup de matière excepté des enregistrements sonores et un synopsis des commissaires qui en avaient discuté avec l’artiste, ce qui nous donnait malgré tout une certaine liberté dans leur exécution.
L’une d’elle « Trascrizioni » correspond à une série d’œuvres développées par Irma Blank dans les années 1970 où elle reproduit sur du papier la mise en page de livres ou de journaux sans qu’aucun mot ne soit lisible. Une performance des œuvres de cette série s’exécute donc comme une lecture à bouche fermée, le performeur se retrouvant face à des lignes plus ou moins longues. « Concerto Scritturale » a été une performance collective qui a mobilisé une dizaine de membres de l’équipe du CAPC ; chacun s’était choisi un signe graphique qu’il/elle calligraphiait sur un temps donné sur des tablettes en bois, ce qui produisait un son assez incroyable à la fin avec une sorte de synergie qui s’opère dans une ivresse totale de la répétition que chacun vivait à sa manière et selon sa personnalité. C’est un concerto sonore rejoignant l’une des spécificités de l’exposition du CAPC à savoir que chaque cycle d’œuvres est accompagné d’un son qui est celui produit au moment de sa réalisation.

INFOS PRATIQUES :
Samara Scott
The Doldrums
jusqu’au 3 janvier 2021
Cosa mentale
Samara Scott invite Cory John Scozzari
Irma Blank
CAPC Bordeaux
7 Rue Ferrere
33000 Bordeaux
Fermé jusqu’à nouvel ordre pour raisons sanitaires.
http://www.capc-bordeaux.fr/

Marie-Elisabeth De La Fresnaye
Après une formation en littérature et histoire de l'art, Marie de la Fresnaye intègre le marché de l'art à Drouot et se lance dans l'événementiel. En parallèle à plusieurs années en entreprise dans le domaine de la communication éditoriale, elle créé son blog pour partager au plus grand nombre sa passion et expertise du monde de l'art contemporain et participe au lancement du magazine Artaïssime.

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