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Keren Detton nous dévoile sa nouvelle programmation et ses objectifs pour le Frac-Nord Pas de Calais

Temps de lecture : 5 minutes et 23 secondes

Le vaisseau cathédrale de Lacaton & Vassal (faisant de la mémoire de l’ancien atelier AP2 des chantiers navals de la cité portuaire dunkerquoise son socle) semble avoir retrouvé sa vitesse de croisière et navigue désormais en eaux calmes depuis l’arrivée de Keren Detton, sa nouvelle directrice. Ce portrait vient inaugurer notre nouvelle rubrique consacrée aux acteurs de l’Art Contemporain.

Rencontre avec cette jeune femme au regard clair qui, après avoir dirigé pendant sept ans le Quartier à Quimper, entend relever le défi autour de la valorisation de la collection (qui compte pas moins de 1500 œuvres) et la mutation des regards.

Quel défi représentait pour vous cette prise de poste dans un Frac nouvelle génération ?

Le Frac Nord-Pas de Calais s’est lancé dans une aventure architecturale ambitieuse, réunissant sur un même site des réserves aux normes muséales et des espaces d’exposition ouverts au public. La construction de ce bâtiment répondait à des nécessités de conservation et de manutention adaptée. Depuis trente-cinq ans, le Frac est un acteur majeur de l’aménagement culturel du territoire. Dunkerque lui a donné un véritable ancrage, en revendiquant sa position stratégique de carrefour culturel. Mais ce port d’attache n’est pas tout, le Frac continue de relier de nombreuses stations à travers les Hauts-de-France, en collaboration avec le Frac Picardie d’Amiens, avec l’Education Nationale et de nombreux autres partenaires. Aujourd’hui, le Frac se déploie dans une dynamique à la fois centripète et centrifuge. S’il relie déjà de nombreuses destinations, sa mission est d’aborder de nouveaux territoires en allant à la rencontre des visiteurs éloignés.

Ces trois expositions (Les objets domestiquent, Michel Vanden Eeckhoudt, Catherine Rannou) ont-elles valeur de manifeste par rapport à la feuille de route que vous vous êtes fixée ?

Présentées simultanément au Frac, ces trois expositions répondent à des sensibilités différentes, en favorisant des approches transversales de l’art par le design, l’architecture et la photographie.

Si j’ai choisi de consacrer la première exposition thématique aux objets, c’est parce qu’ils représentent une véritable ligne de force dans la collection et ce, depuis sa création en 1982. J’ai voulu montrer qu’on pouvait relier les œuvres d’art et de design, et questionner les croyances qui entourent les objets.

Pour l’exposition de Catherine Rannou, j’ai fait le choix d’inviter l’artiste en résidence pendant trois mois. Son projet a reçu un formidable accueil auprès des associations, des institutions et des habitants de Dunkerque. Je souhaite, par la suite, accompagner d’autres artistes dans leur recherche et leur création en favorisant des résidences qui mettent en lumière la richesse sociale des territoires.

Quant à Michel Vanden Eeckhoudt, il s’agissait de rendre hommage au photographe, disparu en 2015, et dont le travail a marqué l’histoire de la photographie, en particulier le long de la frontière franco-belge. Cette exposition annonce d’autres monographies d’artistes présents dans la collection, destinées à éclairer l’histoire de la collection, en situant l’œuvre du Frac dans un corpus plus conséquent et parfois inattendu.

Ces trois expositions ont, en effet, un caractère programmatique. Elles remettent la collection au cœur du projet, en communiquant largement sur son histoire, en l’actualisant à travers des thématiques et des monographies, et en travaillant en contexte avec des artistes qui participent à son rayonnement.

Revenons sur le titre « Les objets domestiquent »

Le titre de l’exposition suggère une relation de dépendance aux objets, parfois inconsciente, et un retournement des rôles allant jusqu’à les personnifier. La trentaine d’artistes et de designers réunis dans l’exposition s’est attachée à questionner l’évidence de la présence des objets, de leur statut et de leur valeur, qu’elle soit matérielle, affective ou marchande. En transgressant les distinctions entre l’intériorité de celui qui regarde et le monde matériel, c’est la question de l’objectivité de notre regard qui se pose. L’exposition mêle des œuvres des années 1960 à aujourd’hui dans une mise en perspective de la société de consommation et de ses évolutions. Elle convoque différents héritages artistiques, tels que le surréalisme avec les œuvres d’Erik Dietman ou de Philippe Ramette, le minimalisme avec une édition de chaises réalisées par Donald Judd, ou encore l’esprit Fluxus qui remet en question l’autonomie de l’œuvre d’art. L’objet se révèle ici sous de multiples facettes, ambiguës, parfois contradictoires, et nous invite à reconsidérer le contexte, l’espace physique autant que l’espace social. Dans une volonté forte de développement des activités de médiation et d’éducation artistique, trois parcours de médiation sont proposés mettant en avant l’objet détourné, l’objet du désir et la relation à l’objet exposé.

Un comité d’acquisition international à l’image du positionnement géographique stratégique du Frac

L’enjeu était de trouver des personnalités intéressantes pour le rayonnement du Frac et l’enrichissement de sa collection. Un comité international s’est mis en place dès la création du Frac. La question des frontières géographiques et entre les divers médiums, a constitué un axe important avec des œuvres d’artistes issus de l’Euro-région. J’ai souhaité renforcer cet ancrage transfrontalier en associant des experts installés aussi bien dans les Hauts-de-France (Muriel Enjalran), à Paris (Élise Atangana) qu’en Belgique (Jan Boelen et Eva Wittocx) ou en Angleterre (Anna Collin). Par ailleurs, j’ai voulu élargir la question du territoire à celle de la mobilité et de la circulation des formes, des idées et des imaginaires. Cet axe entre en résonnance avec les mutations du monde contemporain, l’accélération des modes de communication et les politiques migratoires.

Comment dès lors favoriser à la fois le local et l’international ?

Le travail du Frac est d’abord local. Le Frac Nord-Pas de Calais joue dans sa région un rôle essentiel de démocratisation culturelle. Cela passe par la diffusion d’œuvres dans des lieux très divers, s’adressant ainsi directement aux habitants de la région et à ses visiteurs. Il s’inscrit localement aussi par la production d’œuvres. Dans le cadre de résidences artistiques, les publics souvent éloignés de l’art contemporain se trouvent associés à la réalisation d’œuvres nouvelles qui construisent un patrimoine commun. Ces œuvres sont ensuite diffusées dans la région et internationalement. Ainsi Catherine Rannou a collaboré avec des architectes reconnus (Lacaton & Vassal qui sont les architectes du Frac notamment, Brigit de Kosmi qui a conçu la passerelle d’accès au Frac à Dunkerque) au même titre que des habitants et des associations dunkerquoises. Elle est passée par la fiction pour créer sa propre agence d’architecture qui redessine des auto-constructions vues à Dunkerque (baraque à frites, cabane, shelter) et ailleurs (cabanes de chasse des Inuits…). L’exposition de ses œuvres redonne une dimension poétique aux constructions humaines qu’elle collecte à travers le monde.

Le Frac soutient aussi la production en région avec par exemple l’acquisition en 2016 de l’œuvre d’Ângela Ferreira produite par le Centre régional de la photographie de Douchy-les-Mines. Pour cet ensemble de films, photographies et sculptures, l’artiste a notamment travaillé avec l’Harmonie Municipale de Douchy-les-Mines, faisant ainsi résonner la mémoire du bassin minier et ses chants, avec ceux des pays africains qui subissent les soubresauts de la mondialisation et de la désindustrialisation.

Le rôle du Frac est également prépondérant dans le soutien à la création émergente des artistes en région. Par des actions, telles que Public Pool #3 en collaboration avec l’association française des commissaires d’exposition (C-E-A), il contribue à la reconnaissance et à la diffusion du travail des artistes.

Enfin, l’international s’incarne aussi dans des partenariats de proximité, avec Ten Bogaerde par exemple, un centre d’art qui se trouve à Koksijde en Belgique à moins de 30 km du Frac, et qui enrichit nos relations de voisinage.

Quelles sont vos ambitions à cinq ans pour un lieu comme celui-ci ?

J’ai envie de montrer l’importance et le rôle d’une collection d’art contemporain et de design en région. Cet espace doit être vivant et mêler les publics et les artistes. Je souhaite faire tomber les tabous qui entourent l’art contemporain, en ouvrant largement les portes du Frac à tous les visiteurs, les amateurs et les curieux. Renforcer notre action avec les écoles pour que l’art contemporain puisse être un véritable levier d’ouverture au monde, de réflexion et de sensibilisation aux enjeux esthétiques qui touchent tous les aspects de notre vie. Activer les regards par la parole et par les gestes, par l’histoire et les anecdotes. Partager le plaisir qu’il y a à lire des œuvres et à les interpréter mais aussi à les manipuler et à les critiquer. Bousculer les habitudes du regard et questionner la place des images dans notre société. Ainsi, partant de la collection, le Frac évoluera selon différents rythmes et intensités pour fabriquer en commun un lieu de rencontres critique et poétique, aux accents carnavalesques.

INFORMATIONS PRATIQUES
Le FRAC Nord-Pas-de-Calais
503 Avenue Bancs de Flandres
59140 Dunkerque
Téléphone : 03 28 65 84 20
http://www.fracnpdc.fr

> Lire notre article sur Michel Vanden Eeckhoudt publié le 2 février dernier.