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Être l’orage. Sleeping Water du Chorégraphe Saburo Teshigawara au Théâtre des Salins

Temps de lecture : 2 minutes et 23 secondes

C’est dans le beau cadre portuaire du Théâtre de Martigues dirigé par Gilles Bouckaert, que nous rencontrons le chorégraphe japonais Saburo Teshigawara, venu présenter sa nouvelle création Sleeping water pour la première fois en Europe. Plongée dans un univers de formes mouvantes inspirées par la fulgurance de la sensation.

« Bouger c’est disparaître » disait récemment Saburo dans une interview. Aveu ou confidence, il nous rappelle que le danseur est toujours cet être vivant au bord du gouffre, activant les cycles de mort et de renaissance du geste. Comment ne pas voir dans Sleeping water, l’eau qui dort, un jeu d’évocation à la rêverie, qui prend appui sur l’aspect mouvant, voire contradictoire d’une matière avant tout sensorielle et poétique. Matière qui se fait espace, espace de circulation et de rayonnement, fusion du voyant et de l’invisible, du créé et de l’incréé, du dedans et du dehors.

De quels secrets le corps est il porteur ? Que révéler de nos états limites, entre veille et sommeil ? Comment relier le ressenti intérieur avec ce que l’on perçoit de nos environnements ? Les choses ne sont pas séparées. Rihoko Sato, son interprète fidèle depuis vingt ans , évoque la manière dont le travail du chorégraphe se déploie par couches, par suggestion de qualités et de textures, à tâtons, plutôt que par imposition d’un geste pré-défini. C’est dans cette obscurité du naître, aux endroits où l’on n’est pas sûr – de soi, du monde – à la frontière de la réalité et du rêve que sa recherche s’inscrit.

« Ce sont ces deux éléments séparés, qui une fois mis ensemble ouvrent sur une nouvelle réalité contradictoire, à même de créer de nouveaux rapports » nous dit Saburo. Quand on lui parle de la métaphore de l’eau qui dort, il rebondit sur ce qui lui semble le plus important, « dé-lisser » la réalité, aller chercher un jeu des profondeurs, une rixe des masques, là où les catégories n’ont plus prise et où il s’agit de laisser affleurer l’ambivalence du ressenti.

Dans un collage permanent entre sons d’ambiance et morceaux musicaux, de Bach à Wagner en passant par le Paint it Black des Rolling Stones qui a marqué l’adolescence du chorégraphe, Saburo propose une orchestration millimétrée d’états et de couleurs intimes. Le silence d’une chute, la texture d’un arrêt, la relance d’un soupir, deviennent matières chorégraphiques, vivantes et socles assumés d’une composition éclatée. Tel le miroitement de l’éclair installé dès la première image, c’est à la figure du passage que le chorégraphe s’attache. Apparitions et disparitions, corps déposés, enlevés, chutants, traversés par des élans horizontaux et verticaux. Le courant, le flow, qui en résulte, du début à la fin de la pièce, évoque sans relâche le passage accidenté et tumultueux du temps.

La fluidité est travaillée dans un enchevêtrement de rythmes, bras roseaux, jambes éclairs, qui succèdent à des mobilités à la fois organiques et secouées. La scénographie toute en transparence dessine un mobilier suspendu, qui laisse passer la lumière. Comme un monde sous le monde, bien qu’il plane au dessus. Le ciel et la terre, à la renverse. Le chorégraphe brouille les codes de la perception pour mieux nous interroger sur ce qui fait réalité.

Reste l’empreinte aérienne des mouvements, derrière les yeux, le lendemain. Ce que l’on perçoit du corps qui sculpte l’air n’est que la surface invisible d’une intériorité travaillée par la sensation. Respiration et circulation sont les deux facettes les plus fortes du travail du chorégraphe, qui puise dans les corps traversées et élans pour une désorganisation permanente des possibles.

Voir et sentir, dans un même geste. Être l’orage. 

SPECTACLE
Création 2017 – Sleeping Water 
Saburo Teshigawara
Les 9 et 10 février 2017
Théâtre des Salins
19 Quai Paul Doumer
13692 Martigues
http://www.les-salins.net