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Partager Partager Quand je joue La Sicilienne du Concerto en ré mineur de Johann Sebastian Bach, un silence s’installe dans la pièce où je me trouve — non pas l’absence de son, mais l’absence de bruit. Comme si le bruit, délogé, avait été doucement reconduit dehors par la grandeur de la musique : sa beauté, son harmonie, sa tenue. Il existe des photographies qui produisent cet effet-là. Je pense, par exemple, à l’œuvre emblématique d’Harry Callahan — cette image d’arbre en double exposition, souvent titrée « Tree, Double Exposure » (« Arbre, double exposition »). Que fait-elle, au juste, pour creuser autour d’elle une sorte de vide ? Pourquoi retient-elle si longtemps le regard, comme si elle l’absorbait et le calmait ? Embeded Met Museum : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/266872 Quand, en nous, quelque chose écoute Et puis il y a celles qui sautent une étape en nous atteignant : elles court-circuitent le mental — ce palier où tout s’explique, se commente, se rassure — et viennent nous toucher de plein fouet, sans préambule, sans défense. Pour moi, et pour bien d’autres, l’exemple le plus éclatant demeure la photographie de W. Eugene Smith, « Tomoko and Mother in the Bath » (« Tomoko et sa mère au bain ») : cette image ne “se regarde” pas, elle s’impose. Une mère tient, dans l’eau, le corps déformé de son enfant. Ce geste — soin, pietà domestique — porte tout : tendresse, gravité, dignité. On comprend sans discours — et le regard, aussitôt, se vide de son bruit. Embeded Artsy : https://www.artsy.net/artwork/w-eugene-smith-tomoko-and-mother-in-the-bath-minamata Là aussi, ce qui se crée n’est pas le vide, mais une absence habitée : quelque chose, en nous, s’ouvre — et écoute. Le vrai, le toc — et ce qui se tait La photographie, dans sa richesse et sa splendeur, nous offre des joyaux. Mais les orfèvres sont rares et les vitrines en perte de vitesse. Le vrai se mêle au toc, le vrai est offert avec le toc — pire : le toc passe pour vrai. D’où la question : qui sont ces orfèvres-photographes, ces inspirés qui éblouissent et inspirent ? Robert Frank, qui a déplacé la photographie vers une vérité moins « présentable », plus nerveuse, plus ambiguë ; Sebastião Salgado, dont les images sont si magistralement faites qu’on l’a accusé d’esthétiser la souffrance ; J.-H. Lartigue, diariste de la vitesse, des élégances et des instants heureux ; Sergio Larraín, auteur d’une étrangeté simple, souvent oblique, pleine d’angles morts et de mystère. Que sait-on d’eux, au fond ? Que sait-on de ce qui se passe en eux au moment précis où l’obturateur se déclenche ? Le savent-ils eux-mêmes ? Tout va si vite — et pourtant tout se fait presque sans bruit, comme à l’aveugle, sous le drap noir du regard intérieur. Les noms Il y a, bien entendu, HCB, Henri Cartier-Bresson — le Nijinsky de la photographie de rue de son époque, et, pour ainsi dire, son prince. À son sujet, tout ce qui peut se dire a déjà été dit. Pourtant il trône dans ma mémoire de jeune photographe, économisant sou après sou pour m’offrir un Leica, comme lui. Et avec lui, il y en a tant d’autres, dont les noms se pressent contre les parois de ma mémoire — sans ordre, comme ils viennent : Bill Brandt, Ernst Haas, Bruce Davidson, Josef Sudek, Irving Penn, Walker Evans… et d’autres encore, qui m’ont charmé et formé d’outre-tombe, et qui exigent — oui — d’être nommés ici. Ils m’ont appris qu’une image ne convainc pas : elle déplace, ou elle ne fait rien. Et malgré tous ces noms, la question reste entière — un grand silence demeure. Parlez-moi d’amour Tandis que j’écris, la voix de Lucienne Boyer me susurre à l’oreille : Parlez-moi d’amour — cette vieille supplique de tendresse, ces mots qu’on redemande, qu’on répète, et qui nous viennent de loin. Et je me surprends à l’entendre autrement : l’amour de qui, l’amour de quoi ? Peut-être l’amour même, l’amour profond— et exigeant — celui auquel nous devons tout : le regard, l’élan,— le besoin du vrai, du noble, de l’incontestable. Puis plus rien : la voix s’éteint. Le regard se retire, les yeux se ferment. Ici, je passe dans l’ombre — elle se referme, sur moi, sur ces phrases. Il ne me reste plus rien à dire. – Raphael Shammaa Marque-page0
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