La cinquième édition du Prix Photographies et Sciences récompense le photographe Jordan Beal pour sa série Deliciosa. Le travail du premier lauréat de la bourse pour la création caribéenne et amazonienne, remise l’an passé par le salon unRepresented, est ainsi de nouveau salué. À ce titre, il reçoit une dotation de 6 000 euros pour finaliser une série photographique entamée, associant photographie et sciences, qui sera présentée dans le cadre d’une exposition à la Villa Pérochon, centre d’art contemporain labellisé d’intérêt national à Niort, à l’automne 2026, lors de la Fête de la Science.

Portrait de Jordan Beal

Sur les 110 candidatures reçues, les organisateurs ont retenu douze photographes finalistes*. Le jury** composé de professionnel·les de la photographie et des sciences ont choisi le dossier de Jordan Beal pour sa série « Deliciosa ».

Deliciosa par Jordan Beal

En 1693, le botaniste Charles Plumier identifie en Martinique, pour la première fois, une plante du genre Monstera (Monstera adansoni). Au XIXe siècle, le Monstera deliciosa, « découvert » en Amérique centrale, rejoint les serres européennes, symbole d’exotisme et de prestige. Trois siècles plus tard, cette plante aux feuilles « curieusement découpées » est omniprésente sur les supports de communication, dans les boutiques et intérieurs européens ainsi qu’en Martinique, où elle partage aujourd’hui ce statut symbolique mais est absente à l’état sauvage. Véritable plante-symbole, le Monstera Deliciosa, qui envahit la représentation, incarne la jungle, l’exotisme et les tropiques, mais plus largement la Nature, l’Eden des premiers explorateurs.

© Jordan Beal, Deliciosa, 2025

Et si la popularité du Monstera, relancée par la tendance « Urban Jungle » – et dont les prémices remontent à l’époque coloniale – traduit une « envie de nature », de quelle nature s’agit-il ?

Faire le portrait du Monstera Deliciosa, dont le nom renvoie directement au Monstre – du latin monstrum, dérivé de monere « avertir, indiquer, éclairer » – revient peut-être à faire celui d’une fin de cycle, d’un changement de cosmologie nous invitant à reconsidérer notre rapport au non-humain. C’est par la photographie – outil naturaliste par excellence – et dans un dialogue affiché avec les sciences que j’ai décidé de faire ce portrait. Faire un état des lieux sensible d’un cycle qui aura consacré le végétal comme ressource à exploiter puis richesse à préserver – mais toujours à maitriser.

En faire le portrait, c’est peut-être témoigner d’une fin de cycle, d’une remise en question de la découpe ontologique – entre humain et non-humain, entre nature et culture – qui laisse l’humain isolé du reste du vivant. D’un cheminement qui a conduit l’humain, par la science, à se rendre « comme maitre et possesseur de la Nature ».

© Jordan Beal, Deliciosa, 2025

Loin d’un manichéisme, il s’agit d’enrichir un symbole contemporain – rendu invisible par son omniprésence – non pour dénoncer, mais en faire la généalogie, la dissection pour la montrer plus justement ; Acter et participer, dans l’emmêlement des approches créatives du réel – science, philosophie et art – à une redéfinition des imaginaires.

https://jordanbeal.net/

* Jordan BEAL – Deliciosa
Sylvie BONNOT – Aedes / Hadés : La Part du moustique
Sarah BRAECK – Le saut du loup
William DANIELS – La thérapie du paysage
Sandrine ELBERG – Micromondes et poussières silencieuses
Myriem KARIM – L’Empreinte des millénaires, chapitre III
Laura MARTIN PERSON – Invisibles
Alice PALLOT – Là-haut
Juliette PAVY – Les Argonautes
Célia PERNOT – Mon auberge était à la Grande Ourse
Caroline RUFFAULT – The Sky is Bigger in Texas
Shanna WAROCQUIER – Le sang des glaciers

**Julien Lombardi, lauréat du Prix Photographie & Sciences 2024
Dana Cojbuc, artiste invitée représentant l’ADAGP
Elisabeth Parnaudeau, responsable mécénat & engagement solidaire #ActForLife pour la fondation Swiss Life
Olivier Marco, chef du département des relations entre science et société au ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche
Andreina De Bei, rédactrice en chef adjointe et responsable du service photo magazine Sciences et Avenir – La Recherche
Fabrice Laroche, rédacteur en chef au magazine Fisheye
Adèle Vanot, directrice CNRS Images
Erika Negrel, directrice du réseau Diagonal (réseau national réunissant des structures de production et de diffusion dédiées à la photographie)
Elise Rigot, maîtresse de conférence Université Toulouse – Jean-Jaurès, Département Arts Plastiques design, laboratoires LLA-CREATIS et LAAS-CNRS

À LIRE
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Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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