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Pour sa première carte blanche, notre invitée de la semaine, Raphaëlle Stopin, revient sur l’exposition qui vient de se clôturer au Centre photographique Rouen-Normandie, dont elle est directrice artistique. Comme elle l’explique « exposer le travail de Dana Lixenberg, accompagner sa découverte a été un des temps forts de l’année. L’exposition vient juste de se terminer et elle fait partie de celles dont vous avez du mal à vous séparer ».

Are you FBI? C’est la première question, lancée sur une note de défiance, mâtinée d’appréhension et de lassitude, à laquelle Dana Lixenberg, arpentant les allées d’Imperial Courts, dut répondre. Alors, agente du FBI ? On pourrait croire là à l’interrogation d’un esprit intoxiqué par les séries télévisées si l’on ne se trouvait pas aux États-Unis, à Los Angeles, et plus précisément dans le quartier de Watts. Au pays des cow-boys et des Indiens, il est des lieux, dont Watts, où se joue encore quotidiennement ce scénario tout aussi éculé que tragique dans lequel les rôles du gentil et du méchant se lèguent invariablement de génération en génération, sans redistribution. De fait, suivant cette logique d’asservissement largement éprouvée, qu’est-ce qu’une jeune femme blanche pourrait vouloir dans ce quartier noir, oublié, redouté, si ce n’est redresser des torts ?

En 1992, la photographe Dana Lixenberg (1964, Pays-Bas) est envoyée par un hebdomadaire néerlandais à South Central Los Angeles. Elle part rendre compte de l’état de cette zone gravement touchée par les émeutes consécutives à l’acquittement des policiers impliqués dans le passage à tabac d’un chauffeur de taxi afro-américain du nom de Rodney King. Les images filmées de son agression avaient déjà fait le tour du monde ; le verdict, attisant la longue histoire des injustices raciales, avait embrasé les quartiers de certaines grandes villes du pays. Arrivée à Los Angeles, Dana Lixenberg parcourt des rues aux allures de champs de bataille. Elle observe, rencontre des habitants, écoute, et découvre une réalité bien plus âpre, complexe et nuancée que l’approximative et partisane traduction médiatique qui en est faite. À l’empressement et au tapage, elle veut répondre par le temps et le silence et décide de revenir, en dehors du cadre d’une commande. Mars 1993, cette fois munie d’un appareil grand format et de plans films noir et blanc, Dana Lixenberg photographie quotidiennement. Polaroïds et négatifs s’accumulent ; voici posée, sans qu’ elle l’ait présagé, la première pierre de son projet-monument Imperial Courts, le plus ample mené à ce jour par la photographe.

Construit en 1944, Imperial Courts est un lotissement de parallélépipèdes entrecoupés d’allées vaguement ponctuées d’arbres esseulés et de carrés de pelouses grillagés.  Les logements exigus abritent une communauté de résidents majoritairement afro-américains, issus d’une migration des états du Sud. Chômage et criminalité y atteignent des taux record. Abandonnés, stigmatisés, ghettoïsés, aux prises avec des déterminismes sociaux qui semblent impossibles à terrasser, ces habitants reçoivent Dana Lixenberg avec méfiance. Collaborer, ouvrir sa porte, et après ? « Qu’est-ce qu’on en retire ? », lui demandent-ils pragmatiques, et logiquement désabusés. Aidée par Tony Bogard, leader du gang des PJ Watts Crips d’Imperial Courts et parrain officieux du quartier, Dana Lixenberg pénètre pas à pas, portrait après portrait, le territoire d’Imperial Courts. Prenant soin de partager les résultats des prises de vues de la veille, distribuant les polaroïds à ses sujets, elle saura lever les résistances qui pouvaient encore demeurer et gagner la confiance de la communauté.

Désormais introduite, elle retourne à Imperial Courts à l’occasion d’une exposition à Los Angeles en 1999. Pusieurs années passent, durant lesquelles elle maintient le contact avec les familles sans toutefois les photographier. Le temps œuvrant, la communauté manifeste un attachement grandissant à l’égard de ses portraits de 1993. Elle entreprend alors d’y revenir, avec son appareil, et y séjourne de nombreuses fois entre 2008 et 2015. Chacun de ses voyages, explique-t-elle, est précédé de la même excitation à l’idée de retrouver les familles et l’environnement d’Imperial Courts, sentiment immédiatement secondé par une appréhension de ce qu’elle va, ou non, retrouver. De la rivalité entre gangs, de la violence quotidienne qui en découle, Dana Lixenberg ne fait aucun étalage : les tragédies qui émaillent la vie de ces familles sont murmurées par de discrètes et glaçantes petites croix sous leur portrait.

Au cours de ces quelque vingt-deux années, elle aura photographié tant hommes et femmes, que leurs jeunes enfants, devenus à leur tour parents. Au fil des prises de vues se reconstituent des filiations. L’action du temps sur ces êtres est résumée dans un langage photographique concis, entièrement centré sur les visages et les gestes ;  un langage que la photographe n’a eu de cesse de ciseler, visite après visite. À rebours de l’image caricaturale qui colle à la peau des habitants d’Imperial Courts, Dana Lixenberg, tout en sophistication et subtilité et munie de sa chambre photographique, de son trépied et du cérémonial qui les accompagne, choisit un noir et blanc aussi rigoureux que somptueux. Derrière le voile noir de son appareil, Dana Lixenberg scrute un monde qui n’est pas coutumier de cette attention bienveillante et parvient à faire affleurer une humanité vaillante malgré l’adversité, faite de regards croisés et de gestes délicats, loin de l’imagerie bruyante dans laquelle la culture médiatique et populaire les encapsule.

Leur consacrer du temps, les regarder, les écouter, revenir et tendre à leur adresse quelque chose de beau qui parle d’eux, personne sans doute ne l’avait fait. C’est ce tort là que l’Imperial Courts de Dana Lixenberg, tout de noir et d’argent vêtu et avec une éloquence poignante, vient exposer et, à sa mesure, réparer.

– Raphaëlle Stopin

Le Centre photographique Rouen – Normandie a présenté, avec le soutien du Mondriaan Fonds, la première exposition française d’Imperial Courts, projet pour lequel Dana Lixenberg s’est vu décerner le prestigieux prix Deutsche Börse en 2017. La photographe a récemment exposé au Huis Marseille (Amsterdam), The Photographers’ Gallery (Londres) et à la Fondation Aperture (New York). Un ouvrage éponyme a paru aux éditions Roma en 2015. L’exposition fait partie de la saison culturelle néerlandaise en France 2017-2018.

INFORMATIONS PRATIQUES
Centre photographique Rouen-Normandie
15 Rue de la Chaîne
76000 Rouen
http://www.poleimagehn.com/photographie
http://www.imperialcourtsproject.com

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