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Manet, peintre d’un espace-temps photographique.

Le peintre Edouard Manet (1832-1883) est souvent présenté comme un précurseur de l’art moderne ou plus précisément comme l’inventeur du moderne, titre de l’exposition que le musée d’Orsay lui avait consacré en 2011. Manet est né en même temps que naissait la photographie et, issu d’un milieu bourgeois, il a donc pu suivre les progrès techniques de cette invention ainsi que l’engouement toujours croissant  qu’elle suscitait auprès d’un public particulièrement attiré par l’exercice narcissique du portrait.

C’est à partir des années 1850 que le portrait carte de visite rencontre un succès considérable. Il s’agit d’un procédé dont le brevet a été déposé en 1854 par le photographe Eugène Disderi qui permet  la réalisation de portraits photographiques contrecollés sur carton au format carte de visite, vendus par 25, 50 voir 100 exemplaires à des prix tout à fait abordables pour la bourgeoisie de l’époque. Le succès en Europe et aux Etats-Unis de ce procédé favorisera l’ouverture de centaines d’ateliers photographiques et la diffusion toujours plus importante de ces portraits au format standard qui s’échangent en familles, entre amis ou entre relations professionnelles. Le portrait carte de visite est la première expression  déterminante d’une démocratisation de l’art du portrait.

Edouard Manet est un grand bourgeois, peintre de son temps. Il va particulièrement pratiquer l’art du portrait et sans aucun doute s’inspirer de ces nouvelles images qui circulent et qui montrent ces personnages tenant la pose, souvent debout, une main posée sur un guéridon ou sur le dossier d’un fauteuil. L’atelier du photographe est un lieu où le client vient se composer une image dans un décor artificiel tel un acteur sur la scène. Manet va procéder comme un photographe ; Le chanteur espagnol (1860), premier tableau exposé par Manet au Salon officiel de 1861 ne nous présente pas un chanteur espagnol jouant de la guitare, mais bien un modèle posant pour le peintre et faisant semblant de jouer de la guitare (il la tient à l’envers). Manet reprend ici les codes de l’atelier photographique où le costume et les quelques accessoires viennent superficiellement donner à ce jeune homme l’allure d’un chanteur espagnol.

Ceci est encore plus flagrant avec Mlle V. en costume d’espada (1862) puisqu’il est évident qu’à cette époque une femme ne pouvait être matador (elle est en costume, comme le précise le titre) et qu’il s’agit en fait de Victorine Meurent, qui apparaît dans de nombreux tableaux de Manet et qui pose ici devant un fond grossièrement peint représentant une arène dans laquelle se déroule une corrida qui ne semble pas la concerner.

Il est également intéressant de noter comment Manet anticipe cette caractéristique photographique qu’est l’instantané ; en effet Le chanteur espagnol semble avoir été saisi par le peintre comme l’aurait fait un photographe, jambe droite en l’air, bouche ouverte exprimant ainsi une parfaite illusion de l’instant ; il est difficile d’imaginer le modèle tenant ainsi la pose durant de longues séances.

Pour son chef d’œuvre Le déjeuner sur l’herbe (1863) Manet confirmera cet intérêt pour une temporalité de l’instant : Deux hommes habillés de noir discutent alors qu’assise à côté d’eux une femme nue (Victorine Meurent à nouveau) semble tourner la tête pour croiser notre regard comme si elle avait pris conscience de notre présence (de voyeur). Pour bien affirmer cette expérience de l’instant inconfortable ou le voyeur est pris en flagrant délit, Manet n’a pas hésité à peindre au sommet de la toile, un oiseau rouge saisi en plein vol ! Cette grande toile présentée au salon des refusés de 1863 a provoqué un des grands scandales de l’histoire de l’art du 19e siècle car contrairement aux attentes des visiteurs du Salon de cette époque, l’œuvre de Manet n’invite pas à la contemplation, mais impose plutôt au public un instant  brutal de confrontation. L’instantanéité qui s’exprime en peinture dans ce grand tableau de Manet est annonciatrice de ces instants décisifs que pourra capturer l’appareil photo dès la fin du siècle.

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