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Très belle exposition qui concentre un regard ouvert sur le monde, Paris, les provinces, l’Italie, Venise, et toutes ces « petites gens », une classe ouvrière des années 30, ces oncles et tantes, ces amis d’autrefois, ce peuple à la gouaille d’Arlety ici, vertement présents, corps et âmes.

« J’ai acquis tôt la conviction, dans ma naïve assurance, que je devais mener mon parcours en demeurant vigilant et sincère. Qu’ainsi ma voix se ferait peut-être entendre, avec son propre timbre, au milieu du choeur de ceux qui chantaient en même temps que moi ». Willy Ronis

Le Photographe se tient dans son regard….Regard profondément sympathique, amical, résolument engagé, viralement humaniste et surtout, plein de cette tendresse des poètes qui aiment sans compter, qui attendent, solitaires, l’instant où se compose l’image en eux, au pli de l’instant comme des chats, questeurs de lumière, matière noble et subtile par laquelle se coule toute leur présence, à la seconde où il déclanche l’obturateur.

« Parfois, les choses me sont offertes avec grâce. C’est ce que j’appelle le moment juste. je sais bien que si j’attends, ce sera perdu, enfui ». Willy Ronis

La photographie de Willy Ronis se nourrit de ce plaisir, profond et caressant, de retenir ce « tempus fugit » aux rais de l’image, une façon très actuelle de lire a contrario notre époque où tout tend à disparaître….Ici, tout s’affirme, tout prend sens à travers l’harmonie, celle qui fait tant défaut dans la réalité du quotidien où le regard peine à trouver son enthousiasme, à faire cette beauté qui résulte d’un travail, d’une tension, d’un désir et d’une force, la réalité de ce temps est accouchée par la clarté du regard.

Willy Ronis vu par Willy Ronis, mise en espace de Gerard Uferas et Jean Claude Gautrand, fait vivre à travers une scénographie claire, l’ intensité de l’oeuvre, un monde mu par la force de l’âme, engagé dans des combats de douceurs et d’élégances, de célébrations d’un Homme qui fut, à lui seul, un témoin éveillé de son époque, un homme parmi les hommes, vibrant de ce que fut sa vie, ici, compter douleurs, combats, éblouissements, joies, amours, beautés, tendresses, laissant aux sels d’argent illunés le pouvoir d’inscrire les formes et la présence du rêve majeur et poétique, sur papiers insolés, photographies giboyeuses, ce que le chant inspiré accorde à l’âme…. ces soleils argentiques brillent sous la coupole, irradient leur paix intime, contemplent la nuit, pour de singulières épiphanies personnelles et radieuses. Willy ronis écrit : » Mes chasses joyeuses, je ne les ai vécues que lorsque je volais mon temps à celui que je devais consacrer au travail commandé, ou lorsque le déclic provoqué par un événement inattendu faisait monter la fièvre des grandes émotions. »

© Pascal Therme

Un descriptif accompagne les photographies et rend compte de l’environnement, de la construction de l’image, quand une réflection de la lumière sur une flaque d’eau, pour exemple, équilibre la composition et qu’il a fallu attendre le moment choisi de cette réverbération, pour faire image, travail extrêmement précis des commissaires qui renseigne précisément celui de Ronis. ici, Vitrier, rue Laurence-Savart,1948.

Radiance des beautés qui firent ce Paris, entre autres, dans la limpidité du secret sincère et dont, aujourd’hui, le souvenir témoigne, plus loin et plus longuement que tout discours.

Willy Ronis , mage en certains points, fortifie le présent de ces années lointaines, et donne à voir ce qui nous manque terriblement aujourd’hui, dans un retournement du regard sur notre époque.

Que nous manque t il donc pour faire partie de ces hommes, là, où un réel faisait sens clairement, que s’est il passé après 68, dont nous fêtons les cinquante ans ces jours ci, pour que renaissent les soleils de la raison dont le Bal en suspens montre la disparition, qu’avons nous perdu de ce que Willy Ronis montre si ostensiblement poétiquement au Pavillon Carré de Baudouin…. …peut être juste le pouvoir d’être libre et de dire Non à la pornographie des sentiments et aux jeux des pouvoirs…une a-moralité gangraine toute présence au monde actuel, envahi par la prolifération des images publicitaires, pour alimenter le projet funeste et sans sens qui se profile négativement…. Que voyons nous de ces années là à travers l’oeuvre du photographe, non pas un monde débarrassé de toutes tensions, mais un monde où chacun pouvait clairement assumer son statut de classe.

Ronis communiste et libertaire dans l’âme, de cette liberté qui effraie tous les pouvoirs quand elle éclaire les hommes et les peint comme ils sont, c’est à dire tragiques et secrets, coupables et attentifs, sérieux et rieurs et toujours disponibles à eux mêmes…humains, terriblement humains, pour enfanter le rêve et la présence du Monde en soi, revu et corrigé, débarrassé de ses scories, dans leurs tremblements essentiels, comme une couleur de ciel et de terre mêlées, d’alcools appolinariens, de matières essentialisées et douces au regard, de temps infusé…. combats pour un temps présent, meilleur et plus égalitaire, dont le souvenir est impérissable moteur et vertu élémentaire, espace dédié au temps personnel et à la vie; cette aletheia grecque, qui se situe de l’autre côté de l’oubli et de la mort, le Léthé séparant le monde des morts de celui des vivants, monde par essence de la disparition, projette symboliquement le temps de l’action, de la présence dans toutes ses manifestations, qu’elles soient l’anniversaire de la révolution d’Octobre, vint ans plus tard ou l Eros du corps nu d’une baigneuse à la Bonnard, et de réaffirmer le mot du prince: ici et maintenant, vivant, tout est vivant.

Peu importe que le temps ait passé, que l’époque ait disparu, une permanence s’est établie entre Willy Ronis et aujourd’hui, permanence du témoignage et de la simplicité apparente de sa photographie, harmonie des Maîtres, points d’orgue qui résonnent parfaitement en soi, et qui font la clarté du regard, la puissance échue de l’instant, le bonheur épanoui et circonspect, (on écrirait aujourd’hui la jouissance) du photographe et de l’être, la légèreté du pas, la beauté ailée du songe, car, tout est délié, toute lumière prenant la forme de cet allègement devenu royal, régalien, vibrant comme l’ air, je pense à Chagall, à Renoir, peintre et cinéaste, père et fils, à Carné, Appolinaire, Char, Prévert, Arlety, Ponge, Simenon et Mallet….

© Pascal Therme

Toute une pensée formellement poétique s’incarne chez Ronis, alliée d’une conscience sociale aigüe. Une continuité s’est incarnée avec la Nouvelle vague, quand on regarde ces photographies de1954, 55, à Belleville, Saint Germain Des Près, rue de Mogador, un Paris, d’où s’évaderont les héros du cinéma de Melleville, Godard, Truffaut, Bresson, Malle, bien après celui du réalisme poétique des Prévert-Carné, décidément marquant, quand les héros « modernes » chercheront à échapper à leur destin. Un pont s’est fait des plans de Renoir, des photographies de Ronis aux nouveaux cinéastes, projetant les temps anciens vers plus d’incandescence et de révoltes. Mai 68 parait sur le renouveau des regards qui l’enfantent.

Allez donc sans réminiscences et librement vous promener entre ces instants choisis et désirés, il est question en quelques points d’un testament, d’un lègue, mais, surtout d’une connivence et d’une séduction. il vous appartient de voyager en cet oeil, aussi longtemps qu’il vous tiendra en sa majuscule attention, faite d’humilité, sur des chemins de simplicité, quand le monde se donnait sans fard, sans détour, plus clairement qu’en ces jours où tout est masqué, rapports sociaux comme champ de l’intime, ou, pire idéologisé, ce qui permit à Willy Ronis de situer son action en témoin visionnaire, individuellement et collectivement. Tout est dit au premier coup d’oeil…alors un film  peut commencer…

Willy Ronis devient en quelques heures un ami de toujours, bel hommage salutaire, la qualité des tirages noir et blanc est irréprochable, comme les neuf chapitres qui déploient quelques 200 tirages exposés, soit un tiers de ce que Ronis à penser extraire de sa production, pour projeter son oeuvre jusqu’à nous. Je crois qu’un formidable travail de conservation du patrimoine Photographique a été entrepris et qu’il trouve aujourd’hui toute sa raison..L’état français honore ainsi sa mission et rend hommage à son donateur…auguste retour réjouissant de la mémoire collective se sourcant à une énergie et un regard, parfaitement accompli et signifiant.

http://www.mediatheque-patrimoine.culture.gouv.fr/

Un détail joyeux encore, le Pavillon Carré de Baudouin, rue Ménilmontant dans le 20 ème est au coeur du quartier photographié quelques soixante dix ans plus tôt… Promenade à envisager dans l’inspiration de Ronis….

https://www.mairie20.paris.fr/mes-demarches/culture/le-pavillon-carre-de-baudouin/le-pavillon-carre-de-baudouin-197

Les éditions Flammarion viennent d’éditer un petit opus PARIS RONIS, de 140 pages, en dessous de 10 €, très bien fait, en complément de l’exposition, reprenant beaucoup des photographies exposées, souvenir à emporter avec soi, d’une nécessaire présence.

https://editions.flammarion.com/Catalogue/hors-collection/photographie/paris-ronis

INFORMATIONS PRATIQUES
Willy Ronis par Willy Ronis
Films, photos.
Commissariat : Jean-Claude Gautrand et Gérard Uféras.
du 27 avril au 29 septembre 2018 Prolongations jusqu’au 2 janvier 2019
Pavillon Carré de Baudouin
121 rue de Ménilmontant
75020 Paris
du Mardi au Samedi, de 11h à 18h
Entrée Libre

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